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Article publié dans TéléObs   N° 311 (Nouvel Observateur - 1999)
Documentaire : "Vivre l'utopie"
Les impénitents 
PAR JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD
En France, au Mexique ou au Canada, les auteurs de ce film ont retrouvé une trentaine de survivants des mouvements anarchistes qui voulurent inventer une nouvelle société dans l'Espagne d'avant-guerre. Soixante ans après, leur foi est demeurée intacte 
On enrage de voir un si mauvais film sur un si magnifique sujet. Question : peut-on encore faire de la télévision comme il y a trente ans ? Montage laborieux, interviews scolairement saucissonnées, illustrations sonores médiocres et récit d'ensemble assez obscur : ce documentaire espagnol sur les anarchistes évoque je ne sais quelle filmographie amateur. Il paraît si kitsch et maladroit qu'à la longue, on finit par être fasciné. Un peu d'émotion passe malgré tout, mais c'est comme par mégarde. C'est cette émotion particulière que communiquent parfois les travaux d'autodidactes où se devinent tout à la fois l'application et la déveine. Le sujet, pourtant, mérite que l'on passe sur ces imperfections. 
En Espagne, de 1909 à 1938, a bourgeonné toute une série de mouvements anarchistes à qui l'histoire, ici et là, a permis de passer à l'acte. Je veux dire qu'à la faveur des soubresauts de la jeune république espagnole, puis de la guerre civile de 1936-1938, des organisations révolutionnaires non-marxistes comme la CNT (Confédération nationale du Travail) ont agi in concreto. Elles ont, dans tel ou tel village, réorganisé la production, aboli la propriété et l'argent, amorcé une vraie révolution sexuelle, mobilisé des assemblées politiques quasi permanentes et ­ surtout ­ créé des milices fondées sur l'idée de centuries démocratiques (dix groupes de dix combattants) dirigées par des chefs provisoires et élus. Bref, dans la Catalogne et l'Andalousie des années 20 et 30, une véritable utopie libertaire s'est incarnée, a été mise durement à l'épreuve du réel, y compris celle, redoutable, de la guerre civile.Cette utopie en action sera, comme on le sait, combattue sans pitié par les marxistes orthodoxes, avant d'être balayée par la victoire du franquisme. 
Pour nous Européens, ce laboratoire, ces expériences singulières de Barcelone ou de Cadix restent un point aveugle, une zone d'ombre qui s'est trouvée assez largement occultée par les récits historiques de la guerre civile proprement dite, préfigurant la lâcheté européenne et le triomphe hitlérien. 
En dehors de l'Espagne, on a fort peu sondé et examiné rétrospectivement ces tentatives de quelques semaines qui voulaient concevoir une humanité nouvelle et à qui l'histoire a en quelque sorte coupé la parole.
On peut s'en faire une idée en lisant ces pages de George Orwell (engagé volontaire dans le POUM) décrivant l'ambiance de la Barcelone anarchiste, avec ces dizaines de journaux et revues révolutionnaires vendus sur les ramblas, cette effervescence prometteuse et ces enthousiasmes populaires. On comprend bien quelle ignorance les auteurs de ce film ont voulu combler. Le projet, en soi, était formidable. En France, au Canada ou au Mexique, ils ont retrouvé une trentaine d'acteurs et de témoins de cette période. Des anarchistes vieillis mais à la foi révolutionnaire toujours vibrante. Ces survivants ont accepté de revenir spécialement dans l'Espagne démocratique de cette fin de siècle pour témoigner. En parallèle, des documents d'époque ­ certains sont saisissants ­ permettent d'illustrer un récit de ces événements dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils furent chaotiques. 
La maladresse de la réalisation, heureusement, est sauvée par l'expressivité des visages. Ce sont eux que l'on scrute passionnément tout au long du film. Soixante an-nées après, ils sont ridés et comme sculptés par l'épreuve de l'exil, mais dans les regards brûle manifestement la même flamme. Hommes et femmes racontent donc avec une fièvre intacte cette extraordinaire ­ et fugitive ­ refondation de la société dans l'Espagne misérable et inégalitaire d'avant-guerre. Contre la pudibonderie catholique, les anarchistes inventèrent le naturisme et l'éducation sexuelle ; contre l'irrationalisme superstitieux, ils exaltèrent la raison et la connaissance. Contre l'esthétisme décadent, ils lancèrent ce qu'ils appelaient le roman idéal, c'est-à-dire facile à lire et combatif. Contre le moralisme machiste et la famille autoritaire, ils tentèrent de libérer les femmes et de fonder la famille universelle, où tous s'occupaient des enfants de tous. Dans cette efflorescence de changements et d'inventions, il y eut plus que de l'utopie. Bien qu'ils fussent tôt balayés et massacrés ­ par la gauche et la droite ­ ces anarchistes-là ont préfiguré sur bien des points des révolutions quotidiennes dont nous sommes les héritiers directs. 
Quel dommage que les auteurs de ce film n'aient pas songé à interroger les survivants sur la réalité paradoxale d'aujourd'hui, celle, libérale-libertaire, qui prétend curieusement marier la victoire de la liberté individuelle et celle, extravagante, de l'argent roi...
VIVRE L'UTOPIE - Réalisation : Juan Gamero, F. Rios, Mariona Roca et Mitzi Kotnik Production : TVE
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