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Un extrait ...
Hommage à la Catalogne
de George Orwell
traduit de l'anglais par Yvonne Davet
Récit de guerre autobiographique écrit en 1938
Collection 10/18
294 pages
Première édition
Gallimard, 1955
Cela faisait une dizaine de jours que j'étais de retour au front lorsque cela arriva. L'ensemble des impressions et sensations que l'on éprouve, lorsqu'on est atteint par une balle, offre de l'intérêt et je crois que cela vaut la peine d'être décrit en détail.
Ce fut à l'angle du parapet, à cinq heures du matin. C'était toujours là une heure dangereuse parce que nous avions le lever du jour dans le dos, et si notre tête venait à dépasser du parapet, elle se profilait très nettement sur le ciel. J'étais en train de parler aux sentinelles en vue de la relève de la garde. Soudain, au beau milieu d'une phrase, je sentis... c'est très difficile à décrire ce que je sentis, bien que j'en conserve un souvenir très vif et très net.
Généralement parlant, j'eus l'impression d'être au centre d'une explosion. Il me sembla y avoir tout autour de moi un grand claquement et un éclair aveuglant, et je ressentis une secousse terrible - pas une douleur, seulement une violente commotion, comme celle que l'on reçoit d'une borne électrique, et en même temps la sensation d'une faiblesse extrême, le sentiment de m'être ratatiné sous le coup, d'avoir été réduit à rien. Les sacs de terre en face de moi s'enfuirent à l'infini. J'imagine que l'on doit éprouver à peu près la même chose lorsqu'on est foudroyé. Je compris immédiatement que j'étais touché, mais à cause du claquement et de l'éclair, je crus que c'était un fusil tout près de moi dont le coup, parti accidentellement, m'avait atteint. Tout cela se passa en beaucoup moins d'une seconde. L'instant d'après, mes genoux fléchirent et me voilà tombant et donnant violemment de la tête contre le sol, mais, à mon soulagement, sans que cela me fît mal. Je me sentais engourdi, hébété, j'avais conscience d'être grièvement blessé, mais je ne ressentais aucune douleur, au sens courant du mot.
Hommage à la Catalogne, pages 174 et 175.
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