ACCUEIL SITE - RETOUR
Les Fosses du franquisme
d’Emilio Silva et Santiago Macías traduit de l’espagnol par Patrick Pépin
Editions Calmann-Lévy, 307 p., 20,90 €.
 
Une critique publiée dans Télérama (12 avril 2006)
Trous de mémoire
« Somos los nietos de los vencidos ! » (« nous sommes les petits-enfants des vaincus »). Un cri, une revendication même, lancé par Emilio Silva et Santiago Macías, jeunes fondateurs de l’Association pour la réhabilitation de la mémoire historique, en Espagne. Les vencidos sont leurs grands-pères et leurs grands-mères, militants républicains ou simples sympathisants, abattus au bord d’une route et jetés dans une fosse commune voilà soixante-dix ans. Combien sont-ils, au juste, ces « vaincus » sans sépulture, auxquels ils rendent une dignité dans leur ouvrage commun, Les Fosses du franquisme ? Trente mille au moins, quarante mille sans doute. Desaparecidos avant l’heure – avant le Chili et l’Argentine. Pas oubliés, mais enfouis dans une mémoire collective qui s’est réconciliée sur leurs os, à la mort de Franco. Bien sûr, il y avait eu quelques exhumations à la fin des années 70. Mais le mini-putsch (raté) du capitaine Tejero, en 1981, a réveillé de vieilles terreurs. On (la) ferme !
Les enfants se sont tus. Il appartenait donc aux nietos – les petits-enfants – de piocher la terre et le souvenir. Une quête personnelle que raconte Emilio Silva dans la première partie du livre, tandis que Santiago Macías esquisse, dans la seconde partie, une histoire des fosses dans chacune des dix-huit communautés autonomes d’Espagne. On reste coi devant les difficultés rencontrées. Politiques, d’abord : l’incontestable succès de la transition démocratique en Espagne a eu un prix, le silence. Franco n’ayant pas été renversé, sa succession obligeait à des compromis (la loi d’amnistie de 1977, notamment), que les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, ont payés sans sourciller. Il fallait se taire pour alléger les souffrances, « organiser l’oubli », déclare Emilio Silva, comme dans toutes les familles soudées, en attendant le retour du refoulé. Côté administratif, ce n’était pas mieux : à la mort du Caudillo, l’armée a rapatrié ses archives à Madrid, calcinant au passage les plus compromettantes. Obstacles historiques, enfin. Si le souvenir des morts « tombés pour Dieu et pour l’Espagne » – c’est-à-dire pour Franco – a soigneusement été entretenu sous le franquisme, les années ont passé sur les fosses communes, les témoins sont morts, les repères, comme la mémoire, devenant tous les jours plus flous.
C’est presque par hasard que, sur les indications d’un témoin, Emilio Silva a découvert l’endroit où « les treize de Priaranza » ont été abattus une nuit d’octobre 1936. Arrêtés pour leurs idées, emmenés dans un camion bâché, tués d’un coup de revolver en rase campagne (« fracture générale de la voûte crânienne provoquée par l’impact d’un coup de feu », dira le rapport légal). Douze hommes et son grand-père, républicain ordinaire, militant de cœur qui n’avait jamais pris les armes et père de six enfants. Les Fosses du franquisme est donc un ouvrage à la fois personnel et collectif. Personnel, car il raconte, presque journalistiquement, les efforts d’un homme pour refermer une plaie familiale ; collectif, car Emilio Silva, en remuant la terre, a refusé l’amnésie du peuple espagnol. Grâce à lui – et aux archéologues ou médecins légistes qui l’ont aidé, plus tous les bénévoles –, la parole s’est libérée. Et les pelleteuses, soixante-dix ans après le déclenchement de la guerre civile, trente ans après la mort de Franco, de sonder jusqu’aux tréfonds de l’histoire nationale…
Olivier Pascal-Moussellard
RETOUR