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Le grand-père espagnol - Jean Cantos
Éditions Anne Carrière - Paris 1995
Un extrait du livre :
Au cours de l'été 1938, quelques jours après que les troupes de Franco eurent investi le village, ma grand-mère revenait des champs avec une corbeille de légumes en équilibre sur la tête. Devant l'abattoir, elle rencontra une amie avec laquelle elle bavarda un moment, le temps d'échanger des nouvelles de leurs familles respectives. Un détachement de Navarrais à cheval, cape au vent, scapulaire sur la poitrine, arriva à leur hauteur. L'officier, un homme au visage dur mangé par la barbe, leur demanda le chemin de la gare sur un ton violent. Ayant reçu l'information, il ordonna aux deux femmes de saluer le passage de la troupe, main levée, bras tendu, en criant : "Vive le Christ Roi ! Vive Franco !" 
L'une s'exécuta aussitôt en tremblant. La Religieuse refusa d'obtempérer. Posant la corbeille à ses pieds, elle croisa ostensiblement les bras, en signe de défi. L'officier s'en aperçut, arrêta la progression des cavaliers, fit demi-tour, descendit de cheval, décocha un coup de pied à la corbeille qui déversa son contenu dans la poussière et hurla :
"Toi, mujer, salue avec le bras tendu !"
Sur le point de défaillir, l'amie implora la Religieuse de s'exécuter. Peine perdue. Ma grand-mère était entrée en résistance. Tout d'un coup ! Elle refusait de se soumettre aux ordres d'une brute fanatique qui avait peut-être achevé son fils blessé sur le front de Huesca quelques semaines auparavant. Le Christ Roi dont il se réclamait n'était pas le sien. D'une voix aussi ferme que possible, elle répliqua :
"Dieu m'est témoin que je n'ai jamais levé le poing quand les républicains me le demandaient. Je ne ferai pas davantage le salut fasciste."
Rendu furieux par l'aplomb de cette paysanne vêtue de noir, l'officier donna l'ordre de former un peloton. D'une bourrade, il écarta l'autre femme, que la frayeur avait transformée en statue.
"Rentre chez toi !"
La Religieuse resta seule face aux six soldats l'arme au pied. Sur ces entrefaites, Molinero apparut de l'autre côté sur la route, traversant  le rideau de roseaux derrière lequel il observait la scène avec son fils. L'homme avait l'habitude de parler d'une voix forte, étonnante pour quelqu'un d'aussi petite taille.
"Que se passe-t-il, joder ? Vous n'allez pas fusiller une femme ? Assassins !"
Surpris par cette arrivée tonitruante, tous se tournèrent vers lui. L'officier esquissa un méchant sourire et lança :
"Qu'on amène ici ce fils de pute !"
Deux cavaliers mirent alors pied à terre et traînèrent le vieux Molinero jusqu'au mur de l'abattoir. L'officier recula de quelques pas, examina le bonhomme avec le bas de son pantalon retroussé. Remarquant les espadrilles que rien ne dissimulait, il dit d'une voix mielleuse :
"Ainsi, tu portes des espadrilles catalanes... Tu es un anarchiste."
Molinero lui rétorqua :
"Je ne suis pas anarchiste. Ces espadrilles sont les seules qui ne me font pas mal aux pieds. Mais puisqu'il te faut un mort ayant valeur d'exemple pour Alcanadre, je suis là !"
La suite se déroula très vite, par séquences mécaniques, dans un ensemble parfaitement rodé. Un ordre bref. Bruit de culasses. Six fusils à l'horizontale. Molinero debout à côté de la Religieuse, les bras le long du corps. Fuego ! Vacarme assourdissant. Nuage de fumée. Molinero soulevé et plaqué contre le mur par la décharge. Puis le lent affaissement de son corps désarticulé, dans le sang et la terre de l'adobe éventré.
Yeux fermés, bras croisés, la Religieuse attendit la deuxième salve. Qui ne se produisit pas. La tête pleine du fracas de la première, elle attendit encore. Et encore... Tout ce temps, elle vécut dans un blanc complet, entre la vie et la mort. Son existence resta suspendue à un ordre qui finalement ne vint pas.
La troupe à cheval repartit, tourna à droite en direction de la gare. Les soldats avaient disparu depuis un long moment lorsque ma grand-mère prit conscience qu'elle était vivante. Les battements rapides de son coeur sous ses doigts lui firent réaliser que la haine des espadrilles catalanes avait prévalu, la sauvant d'une mort logique, programmée pour terroriser la population civile.
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