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«LIBERATION»
Vendredi 18 février 2000
«Terre sans pain», réalisme truqué
Le film clé de l'art du cinéaste espagnol, Luis Buñuel, né il y a cent ans.
 
Par EDOUARD WAINTROP
 
 

«Luis Buñuel a privilégié et organisé les effets de violence, de désolation et de mort.»  
Jean-Louis Comolli, cinéaste

Libération

DR
Chutes du film.
Le cinéaste avait jeté toutes les images trop douces.
En novembre 1930, invité par la Metro Goldwyn Mayer, Luis Buñuel part à Hollywood. Il n'est pas à Paris quand l'Age d'or, son deuxième film surréaliste, est présenté au studio 28 à Montmartre. Début décembre, un groupe d'extrême droite met à sac le cinéma. Le 12 décembre, les projections sont interdites. 

Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, Buñuel découvre les méthodes hollywoodiennes. Il se fâche avec Irving Thalberg, le numéro 2 de la MGM, «celui qui n'a jamais fichu la paix à Erich von Stroheim, qui a mutilé les Rapaces et l'a empêché d'achever Merry Go Round» (1). Et casse son contrat en février 1931. 

De retour à Paris, le cinéaste travaille sur des adaptations de romans d'Emily Brontë et d'André Gide, qui n'aboutissent à rien avant de repartir en Espagne tourner Terre sans pain, un film-réquisitoire sur la situation des Hurdes, la terre sans pain, archipel de hameaux perdus dans les montagnes d'Estramadure, à l'ouest de l'Espagne. C'est à ce documentaire étrange et plus important qu'on le pense (son style irrigue, note Charles Tesson (2), les chefs-d'œuvre mexicains, Los Olvidados et Nazarin, ou espagnols comme Viridiana, de Buñuel) qu'est consacrée une exposition réalisée par l'Institut valencien d'art moderne (l'Ivam), visible depuis le début du mois à Saragosse, la capitale de l'Aragon. Cette manière de fêter le centenaire du plus grand cinéaste espagnol de tous les temps est intitulée Tierra sin pan, Luis Buñuel y los nuevos caminos de las vanguardias (3). 

«Image concentrée de l'Espagne ténébreuse». L'expo commence par rétablir la vraie date de tournage du film: 1933 au lieu de 1932. Elle met aussi à disposition du public des centaines de documents, des lettres de Buñuel, de ses amis, des photos de tournage, des exemplaires originaux du commentaire, des articles de journaux, des proclamations surréalistes, des affiches de films. On y trouve même un organigramme de l'ordre de Tolède, association déconnante présidée par Buñuel, assisté par Pepin Bello et qui comptait en son sein Federico Garcia Lorca (jusqu'à sa mort), Salvador Dali (jusqu'à sa «dégradation») et le futur historien du cinéma Georges Sadoul. Au milieu de ces trésors, l'écran d'un moniteur diffuse non seulement le film de Buñuel mais aussi un autre réalisé celui-là en 1922 autour du voyage du roi Alphonse XIII dans cet endroit. Ce court métrage de propagande visait à prouver que le monarque n'épargnait aucun effort pour se rapprocher de son peuple. 

Las Hurdes tient donc bien, comme l'écrit Mercé Ibarz, spécialiste de Buñuel, dans l'extraordinaire catalogue de l'exposition (2), «une fonction médiatique. C'est l'image concentrée de l'Espagne la plus ténébreuse, de sa pauvreté extrême et de la lutte féroce pour la survie sur une terre stérile». Ibarz raconte ensuite comment Buñuel va débarquer dans ces coins reculés de la Péninsule ibérique avec des ambitions artistiques. 

Avant-garde. Au début des années 30, le documentaire passe pour une forme de création expérimentale directement issue des avant-gardes. C'est l'époque où, en littérature, Michel Leiris se lance dans le reportage ethnographique, où, dans le cinéma, apparaissent les noms des Américains Robert Flaherty, Paul Strand, du Néerlandais Joris Ivens, où est consacré celui du Soviétique Dziga Vertov, tous cinéastes du réel. Buñuel est donc à la fois dans une démarche de rupture et de continuité avec son œuvre antérieure. Dans les Hurdes, note encore Ibarz, il rencontre «une réalité, dont la mise en images résiste au réalisme plat autant que le monde intérieur qu'il a mis en scène dans ses deux premiers films».  

Pour parvenir à mettre en images cette réalité, le réalisateur, qui a alors 33 ans, rassemble une équipe représentative des courants politiques et artistiques les plus radicaux de l'époque. On y trouve Ramon Acin, aragonais comme Buñuel, spécialiste des nouvelles méthodes d'enseignement imaginées par Célestin Freinet, mais aussi sculpteur passionné par le métal et les lanternes magiques, journaliste et anarchiste. Il y a encore Rafael Sanchez Ventura, un autre intellectuel anarchiste aragonais qui sera crédité comme assistant réalisateur. A Paris, Buñuel a débauché Eli Lotar, photographe des abattoirs et des sujets prosaïques, compagnon de Germaine Krull, copain de Kertesz. C'est à lui qu'il confie la lumière du film. Et Pierre Unik, poète surréaliste qui écrira le très intriguant texte du commentaire. 

Réalisme truqué. La réunion de tous ces personnages autour de ce projet est étonnante si l'on pense à ce qui se passera pendant la guerre civile quand l'antagonisme entre communistes et anarchistes deviendra explosif. Mais, en 1933, moins de deux ans après la chute de la monarchie et trois ans avant la guerre d'Espagne, explique Paul Hammond toujours dans le catalogue de l'exposition, la situation est différente. Le PC espagnol est un groupuscule gauchiste qui partage avec la CNT (Confédération nationale du travail) anarchiste une aversion profonde pour l'alliance des socialistes et des partis républicains dits bourgeois. Buñuel, qui vient d'annoncer à Breton son adhésion au PCE, Lotar et Unik qui appartiennent au PCF, et les anarchistes Acin et Sanchez Ventura, vont donc ensemble concevoir ce film exagéré et magnifique. C'est d'ailleurs son outrance froide, sa cruauté, ses commentaires swiftiens («Les nains et les crétins sont un grand nombre dans les Hurdes hautes»), son réalisme truqué qui en font le prix. 

Il y a quelques années, le cinéaste Jean-Louis Comolli avait regardé les chutes de Terre sans pain, et noté comment Buñuel avait viré systématiquement toutes les images trop douces et souriantes à son gré. Dans le catalogue de l'exposition, il redit combien «Buñuel a privilégié et organisé les effets de violence, de désolation et de mort». Une preuve de plus que, comme les films de fiction, les documentaires sont mis en scène. 

Une réputation pesante. La carrière de Terre sans pain sur les écrans sera chaotique. Interdit en Espagne en 1933, il réapparaît en 1937 en France, à Paris, dans le très officiel pavillon républicain espagnol de l'Exposition internationale. Mais la situation a changé, nous sommes en pleine guerre civile contre les franquistes, et Buñuel a ajouté un texte final «républicain». Puis on oubliera le film. 

Les amis que Buñuel a embarqués dans son aventure connaîtront des destins divers. Dès les premiers jours de la guerre civile, en août 1936, Ramon Acin sera fusillé avec sa femme par les fascistes. Pendant la même période, Sanchez Ventura se rapprochera des staliniens. Il mourra en 1984. Le Français Pierre Unik sera arrêté par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale et mourra en 1945 en s'évadant d'un camp de concentration de Silésie. Eli Lotar filmera après la Libération un documentaire célèbre sur Aubervilliers que Jacques Prévert commentera. Il mourra en 1969. Buñuel va quitter l'Espagne en 1938 pour les Etats-Unis. Il ne reprendra la caméra qu'à la fin des années 40 au Mexique pour réaliser quelques-uns de ses grands films. 

Quant aux hameaux des Hurdes, ils subiront pendant des décennies le poids de leur réputation. Cette année au Festival de Rotterdam, on a pu voir les Prisonniers de Buñuel, un documentaire de Ramon Gieling, où l'on voit les habitants actuels de la localité se plaindre de Terre sans pain

(1) Luis Buñuel, entretiens avec Max Aub, Belfond. 
(2) Charles Tesson, Luis Buñuel, les Cahiers du cinéma.  
(3) Tierra Sin Pan, Luis Buñuel y los nuevos caminos de las vanguardias Ivam, centro Julio Gonzales, Valencia. 

©Libération
 
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