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Site Espagne au Cœur
Article paru dans Libération - 26 mai 2000 
Fernando Arrabal, 67 ans, artiste protéiforme, recherche toujours son père,
«porté disparu» après la guerre d'Espagne
Par  ANNE DIATKINE  - PHOTO LAURENT MONLAÜ
Fernando Arrabal en 9 dates 
11 août 1932.   Naissance à Melilla, au Maroc espagnol.  
Mars 1937.   La peine de mort du père d'Arrabal est transformée en trente ans de prison.  
21 janvier 1942.  Disparition de son père.  
1954.   Premier voyage à l'étranger, à Paris, pour voir une pièce de Brecht. Rencontre sa future épouse, Luce Moreau. 
1955.   S'installe à Paris. 
1962.   Création du mouvement Panique, avec Roland Topor et Alexandro Jodorowsky.  
1971.   Sortie de «Viva la muerte».  
1973.   «J'irai comme un cheval fou».  
Mai 2000.   Parution de «Porté disparu» (Plon).
 
" Franco m'a donné le plus prestigieux prix qu'on puisse accorder 
à un écrivain: il a interdit la totalité de mon œuvre."
Fernando Arrabal vit et «étouffe» au milieu de milliers de peintures d'amis le plus souvent morts (dont Ernst, Michaux, Miró, Pollock, Dali, Picasso, et surtout son alter ego Roland Topor) et, chaque jour, de nouvelles œuvres lui parviennent par la poste, conçues par des personnes dont il ignore tout. Il ne sait pas pourquoi toutes ces bouteilles à la mer échouent chez lui. Et pourquoi leurs messages sont si intéressants. Mais le seul message qu'il attende chaque jour, fermement, depuis qu'il a quinze ans, Arrabal ne le reçoit pas: un signe de son père, lieutenant d'infanterie antifranquiste, arrêté en avril 1936 par le régime pour «rébellion militaire», et porté disparu en 1941, après s'être évadé de l'asile où il avait été transféré. Depuis, Fernando Arrabal cherche à résoudre cette énigme: comment son père a pu échapper «sous un mètre de neige», au déploiement de la police? Pourquoi son cadavre n'a jamais été retrouvé? Fernando Arrabal le répète: «En plein régime franquiste, un homme recherché ne peut disparaître. Un ministre s'est vanté de pouvoir retrouver toutes les aiguilles de toutes les meules de foin. Mais mon père, encore maintenant, je ne sais pas s'il est mort ou vivant.»  

Fernando Arrabal a d'innombrables professions - «Pour les douaniers, écrivain»; et pour les autres: cinéaste, metteur en scène, peintre, chroniqueur d'échec, mathématicien, créateur de livres sculptés, poète, photographe, lecteur de lignes de la main notamment pour le roi d'Espagne. Mais son activité la plus constante consiste à rechercher son père. A chaque époque, sa méthode. Il y a quelques décennies, la Pasionaria en personne l'a aidée. Aujourd'hui, il use d'Internet: les messages affluent. Beaucoup ont un grand-père, une arrière-cousine, qui l'ont connu avant sa disparition. «Mais après?» Arrabal secoue la tête. Il serait prêt à gommer toute sa vie contre le début d'une explication. 

Pour seul viatique, des mains qui enterrent ses pieds d'enfant dans le sable. Cette image traverse ses films, ses livres. Et aussi, une petite locomotive noire. Sa mère la lui offre à Noël, la peinture finit par fondre au soleil, et laisse apparaître ses mots, gravés sur le bois: «Souviens- toi de ton père.» Ainsi, il existe. La locomotive a été fabriquée en prison. 

Fernando Arrabal a grandi en pleine Espagne franquiste, orphelin puisque sa mère s'était octroyée le titre de veuve. Enfant, il rêvait sur des photos de familles découpées, une silhouette y était éliminée. Sa mère franquiste lui apprenait à se tenir droit comme les colonels du régime. Lorsque Franco décide de créer, sur le modèle allemand, une race de surhomme, le régime organise un concours national, destiné à sélectionner les enfants les plus prometteurs. Le petit Fernando obtient le premier prix: il est proclamé «surdoué national». Les surdoués sont sélectionnés par épreuves mathématiques. «Si bien qu'évidemment, j'ai choisi de ne pas devenir mathématicien, en dépit de ma passion pour cette matière.» Le prix du surdoué fournit à sa maman une bourse mensuelle. «Il y avait un peu de malice de la part de ma tante à avoir inscrit le fils d'un rouge à un concours fasciste.» Puis, à 15 ans, cette surprise: des lettres, découvertes dans un cagibi, lui démontre ce qu'il pressent déjà. Il n'est pas nécessairement orphelin. Et sa mère n'est pas pour rien dans l'internement de son père à l'hôpital psychiatrique. «Ça a été une révélation que j'ai dû garder pour moi.»  

Fernando Arrabal dit qu'il n'est pas un géranium. Il n'a pas de racines, et il s'est installé en France parce qu'on y jouait Brecht, qu'on y soignait la tuberculose, et qu'il y avait rencontré son épouse. «Franco m'a donné le plus prestigieux prix qu'on puisse accorder à un écrivain: il a interdit la totalité de mon œuvre.» Lorsqu'Arrabal retourne en Espagne pour une fois de plus rechercher son père, il est immédiatement mis en prison, sans en deviner le motif. Une dédicace personnelle, où il insulte la patrie et Dieu, a été montrée à des généraux. «J'ai été très content d'être, comme Socrate, emprisonné pour blasphème.» Le monde littéraire international s'agite, et Arrabal est libéré, grâce au soutien, entre autre, de Samuel Beckett. 

Au sanatorium de Bouffémont où il soigne sa tuberculose, Arrabal rencontre «le génie» Fédoroff, un homme qui ne sait rien faire sauf mettre le feu lorsqu'il est mécontent. Fédoroff enflamme l'appartement d'André Breton et le présente à Arrabal. Qui fréquente alors le groupe surréaliste. «Breton arrivait comme un toréador à six heures. Avec Jodorowsky et Topor, on a risqué deux fois l'exclusion pour cause de kitch.» «Et finalement, on a fondé le mouvement Panique qui stipulait l'exclusion de l'exclusion. Tout était susceptible d'être panique.» 

Fernando Arrabal n'a jamais dû lutter pour gagner sa vie. Alors qu'il avait une vingtaine d'années, «un marchand de charbon» lui propose une rente mensuelle pour qu'il puisse écrire tranquillement. C'est Julliard, qui n'a pas encore fait fortune en publiant Sagan et Minou Drouet. Par la suite, le hasard est un formidable allié. En 1959, Sartre perd une préface de quarante-huit pages à l'œuvre dramatique du jeune Arrabal, qui justement aurait détesté être associé au philosophe! 

Fernando Arrabal a horreur «des hold-up». Le mot signifie imposture, provocation, canulars. Il ne supporte pas qu'on puisse le soupçonner d'inventer même infiniment sa vie. «Je préfère la recherche de l'inutile et du savant, explique-t-il en détachant bien les syllabes. C'est-à-dire la pataphysique.» Dont le collège vient de le nommer «satrape»: «Boris Vian, Marcel Duchamp, Raymond Queneau, Man Ray, Ionesco ont été satrapes. Et joueurs d'échecs. Comme moi. Bien qu'on puisse être joueurs d'échecs sans être satrape et réciproquement.» 

Dès qu'il s'ennuie, Arrabal élabore des parties d'échecs mentalement. Les représentations de ses pièces, où il se rend partout dans le monde, lui fournissent d'excellentes occasions d'expérimenter des figures. «Je joue avec un accent très prononcé car j'ai appris les échecs tardivement.» Des rides verticales et horizontales coupent son front, tel un échiquier. 

Aucun des tableaux qui s'entassent chez lui n'a jamais été ni acheté, ni revendu. «Car génie et générosité ont la même étymologie. Mon meilleur ami Roland Topor était le pire de tous. On ne pouvait pas apprécier le moindre de ses dessins sans qu'il le donne aussitôt.» Lui-même a «dicté» énormément de tableaux, dont une «naissance», au peintre Luis Arnaiz. La toile représente un Arrabal qui souffle un Arrabal, qui souffle un Arrabal, et ainsi de suite, dans un ciel bleu. Encore maintenant, sa mère, bientôt centenaire, lui reproche de la faire mourir de chagrin et le surnomme mon petit ciel. Encore maintenant, Arrabal ne voit pas pourquoi il renoncerait à savoir la vérité sur ce qu'est devenu son père.


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