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Angèle Bettini del Rio

Angèle Bettini

Scènes d’une vie
  • 5 novembre 1940  : lâcher de tracts, rue Alsace à Toulouse, sur le défilé du maréchal Pétain.
  • 26 avril 1940  : arrestation du groupe de jeunes résistants communistes.
  • 28 juillet 1944  : évasion du camp de Gurs (Pyrénées-Atlantiques).
  • 5 novembre 2009  : la mairie de Toulouse pose une plaque sur l’immeuble d’où furent lancés les tracts.
Angelita l’insoumise et l’impossible oubli

Résistante avant l’heure, Angèle Bettini del Rio fut internée de 1940 à 1944. Elle était invitée par la Cimade, ce week-end, à Pau, pour un colloque sur l’enfermement administratif.


Pau, envoyée spéciale. Article publié le 1er février 2010 dans l'Humanité

À quatre-vingt-huit ans, Angèle Bettini del Rio a les yeux malicieux de ceux qui ont l’insurrection chevillée au corps. Haute comme trois pommes, cheveux gris coupés court et clope au bec, Angelita, comme la surnomment ses amis, est une insoumise de naissance. « Toute petitoune, raconte-elle avec son accent chantant du Sud-Ouest, j’étais aux Jeunes filles de France. » On l’imagine à l’époque, avec son bagou et ses longues anglaises noires… « J’étais remarquable et remarquée », confirme-t-elle malicieusement.
Née à Toulouse de parents réfugiés espagnols, elle vient de se fiancer quand, en 1940, le maréchal Pétain annonce sa venue dans la Ville rose. Ce 5 novembre, ils sont douze à organiser un lâcher de tracts au milieu du défilé vichyste. Le système est ingénieux  : sur le toit d’un immeuble, les papiers subversifs ont été posés sur une tapette à rats qui se déclenche à retardement. Timing parfait  : les tracts atterrissent sur la casquette du maréchal, on imagine sa tête… « C’est le premier acte de résistance à Toulouse, dit-elle fièrement. À l’époque le mot n’existait même pas  ! » Trois semaines après leur lancer héroïque, les jeunes résistants sont arrêtés et traduits devant un tribunal militaire. « On était connus comme le loup blanc, raconte Angèle. On avait organisé des collectes pour les républicains espagnols. À quatorze ans, j’avais même participé aux grèves de 1936, comme apprentie  ! »
Le couperet tombe  : Angèle est déchue de sa nationalité et envoyée au camp de Récébédou.
Elle a dix-huit ans. Aux côtés des autres « indésirables », tsiganes, antinazies allemandes, juives, républicaines espagnoles, Angèle connaît la « valse des camps », comme elle dit d’un ton léger. En juin 1940, Angèle arrive à Rieucros, le premier camp de concentration ouvert en France.
Neuf mois plus tard, elle est transférée à Brens où elle restera deux ans. C’est dans ce camp du Tarn qu’elle connaît l’« événement le plus insupportable » de sa vie  : « Le 26 août 1942, la police française vient chercher nos amies juives allemandes et polonaises pour les déporter en Allemagne. » Prévenues par les équipières de la Cimade, les femmes du camp vont se battre à mains nues contre les policiers. « Nous avons perdu et elles ont été transférées vers Drancy, puis déportées. Aucune d’elles n’est revenue. »
Le 6 juin 1944, alors que les Alliés débarquent, Angèle arrive au camp de Gurs d’où elle s’évadera deux mois plus tard. Elle dit  : « À la faveur du temps je ne regrette pas d’être passée par Gurs, car j’ai vu et j’ai compris que l’oubli est impossible. Je me fais un devoir de témoigner dans les écoles pour que les enfants sachent. » Aujourd’hui, cette « dinosaure des camps », comme elle se définit, consacre donc toute son énergie à raconter son histoire  ; répétant ici et là qu’il « ne faut pas oublier de réagir contre certains régimes ». Elle ajoute  : « La tâche de la Cimade, qui nous a aidées dans les camps, est loin d’être achevée. Les exemples se succèdent partout, comme tout récemment avec les Kurdes de Corse. »
En 2003, la conteuse Gigi Bigot a écrit un superbe spectacle inspiré de la vie d’Angèle, Peau d’âme, qui fut joué à Pau vendredi. Sur une musique de Michèle Buirette, elle chante  : « Je suis Angèle, tout juste dix-huit ans / La peau blanche comme la neige / La colère rouge comme le sang / Indésirable, indésirée / Le fil du barbelé dépenaille mes ailes. »

Marie Barbier - article publié le 1er février 2010 dans l'Humanité
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