RETOUR / LORCA
Un texte de Jean CASSOU à l'occasion de l'Exposition Internationale de Paris de 1937
HOMMAGE A FEDERICO GARCIA LORCA
Poète fusillé à Grenade
Se référant aux questions sociales et politiques actuelles, Federico Garcia Lorca a dit en une occasion qu'il n'y comprenait pas grand chose, mais qu'il était et serait toujours avec le peuple. 
Il était l'ami des personnes les plus représentatives de la République, écrivains, professeurs, intellectuels, ils l'incorporèrent à l'oeuvre des "Missions Pédagogiques" : le poète fonda et dirigea le Théâtre d'Etudiants "La Barraca", qui fit connaître Cervantes, Lope de Vega, Calderon... dans les lieux jusqu'alors les plus isolés, les plus abandonnés du pays. 
L'inspiration essentielle de Garcia Lorca réside dans un sens exceptionnel de l'âme populaire et son plus haut talent en un art non moins extraordinaire pour transformer cette inspiration en une poésie pure qui occupe déjà un rang éminent dans notre littérature nationale, et qui s'est déjà rendue fameuse dans l'ambiance internationale de la langue espagnole. 
Voilà pourquoi Garcia Lorca était arrivé à être considéré comme le grand poète de la nation
Telle était sa signification, connue mais non comprise par ceux qui l'ont fusillé ; la cause non anecdotique de sa mort. 
La République n'a pas besoin de revendiquer le grand poète mais elle a cru de son devoir de lui rendre hommage en cette Exposition des Arts et Techniques dans la Vie Moderne. 
Un hommage d'admiration au créateur de formes enracinées pour toujours dans la mémoire et les sentiments de tous, un hommage douloureux et plein d'affection à celui qui fut l'ami de nous tous. 
La voix du peuple invoque spontanément la nuit, la lune, la mer. Le peuple éternel vit dans la familiarité des éléments éternels : c'est à eux qu'il songe dès qu'il veut chanter, c'est à eux qu'il compare la force et la durée de ses amours. La voix de Federico Garcia Lorca, dès son éveil, se fit voix du peuple. Tout de suite elle eut cette fraicheur violente et miraculeuse. Tout de suite elle emporta dans son orbe la nuit la lune et la mer. Ce que les balles fascistes ont frappé dans cette gorge et dans ce coeur est autre chose que la simple vie d'un ennemi : c'était une des sources mêmes, une des jaillissantes fontaines de l'émotion universelle. 
Par Garcia Lorca, l'Espagne se faisait univers, comme elle se fait univers par le geste de ses danseuses gitanes et le chant de ses chanteurs populaires et par le génie de son peuple éternel, une des races les plus profondes et les plus nobles du monde. Toucher à Garcia Lorca, rompre cet hymne vivant, cette jeunesse et cet enivrement de rossignol, ce fut une offense atroce à tout ce qui, dans ce coin de terre, est nature, floraison et beauté. Ce fut injurier la vigne et l'olivier, l'oeillet et le jasmin, frapper à mort la nuit, la lune, la mer, jeter le plus insolent défi à ces passions que le peuple porte en lui et qui lui paraissent à ce point sacrées qu'il ne peut les égaler qu'aux éléments éternels. Il ne peut plus y avoir de poésie au monde tant que ce cadavre de poète n'aura pas été vengé.  Jean CASSOU
Jean CASSOU : écrivain et critique d'art français (Deusto, près de Bilbao, 1897 — Paris, 1986).
Résistant, directeur du musée national d'Art moderne de Paris (1945-1965), excellent connaisseur de la littérature espagnole, il est l'auteur de recueils de poèmes, de romans (la Clef des songes, 1929; le Bel Automne, 1950; le Voisinage des cavernes, 1971) et de nombreux essais (Pour la poésie, 1935; Situation de l'art moderne, 1950).

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