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Article de Denis Fernandez-Recatala paru dans "l'Humanité" du 10 avril 1999

Il y a soixante ans, la chute de la République espagnole entraînait un exode massif.

Retour sur un épisode peu connu.

Espagne, 1939, la défaite, les camps...

1939 : par milliers, républicains espagnols et brigadistes franchissent la frontière avant de se retrouver dans des camps à Argelès et Gurs. 1999 : retour sur les lieux avec Mathilde Del Valle et Juan Castillo.

Fin janvier 1939, la chute de Barcelone sonne le glas des illusions et des espérances. Le front de Catalogne fluctue puis cède. Un demi-million de personnes, civils et militaires, s'aventuraient vers les postes frontières pyrénéens, pourchassées par les troupes franquistes. La Passion espagnole aboutit à l'exode. La guerre d'Espagne avait été conçue comme une répétition générale du second conflit mondial, elle le sera jusqu'à ses ultimes conséquences : l'implantation de camps de concentration dès février 1939 sur le sol français.

Qu'est-il advenu d'Argelès-sur-Mer, le premier camp, et de Gurs, l'un des derniers édifiés, au sujet duquel Aragon écrivait : " Gurs, une drôle de syllabe, comme un sanglot qui ne sort pas de la gorge... "

Rendez-vous a été pris avec Mathilde Del Valle, agent de liaison à quinze ans, et Juan Castillo, capitaine de brigade. Mathilde Del Valle n'a pas été internée, mais son mari Fidel l'a été ; il n'a pas pu nous accompagner, elle le représente. Durant ses incarcérations, elle était sa très jeune marraine de guerre...

L'implantation du camp de concentration (selon la terminologie officielle décidée par Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur) intervient aux premiers jours de février. Une centaine de milliers de soldats sont conduits vers les plages marécageuses, gardés par des gendarmes et des troupes coloniales...

Juan Castillo, alors âgé de vingt-deux ans, parvient au camp de Saint-Cyprien, prolongeant celui d'Argelès, le 29 février. Il subit, lui aussi, avec des milliers de ses camarades, les mauvais traitements par impéritie. Aucun abri n'a été encore édifié. Le manque de couvertures se fait cruellement sentir ; la nuit, les soldats s'allongent les uns contre les autres sous deux ou trois couvertures, à même le sol.

Il neige... L'intendance fournit une miche de pain pour huit à dix hommes. Plus tard, une fois les "cuisines" aménagées, on sert une soupe maigre. On boit de l'eau de mer pour se désaltérer ; les cas de dysenterie se multiplient, à telle enseigne que les captifs composent une chanson intitulée " la Cagalera ", autrement dit "la chiasse".

A Saint-Cyprien, le camp était ceint par la mer, un lac et une rivière, le Tech.

Les baraquements, tant à Saint-Cyprien qu'à Argelès, ont été érigés par leurs occupants, y compris les miradors...

Chaque jour, les gendarmes encouragent les détenus à retourner en Espagne ou à s'engager dans la Légion étrangère.

Juan Castillo a été ainsi conduit à la caserne de Perpignan ; il y fut réformé. Néanmoins, pendant une journée, il bénéficie d'un régime de faveur, à savoir l'ordinaire d'un légionnaire. Au retour de la caserne, on l'envoie à Argelès. Juliet, le frère de Mathilde Del Valle, s'y engage, le 20 mars. Il combat en Afrique du Nord puis, à la semblance de nombreux républicains espagnols, rejoint les Forces françaises libres en 1941. Affecté à la 13e division blindée, il meurt des suites de ses blessures le 24 juin 1942, au Sud-Liban.

Ces camps de concentration auront été un prélude de la Résistance.

Dès l'automne 1940, Juan Castillo, responsable d'une région de maquis, rencontrait Charles Tillon à Bordeaux afin de former des groupes de sabotage ; à Argelès, à la même époque, au sein du camp, bientôt placé sous le contrôle indirect de l'armée d'occupation, des instances du Parti communiste espagnol décident la constitution de formations de guérilleros qui allaient tramer le sud-ouest de la France. A partir de ces camps, on conjugua les deux variantes de la Résistance française, intérieure et extérieure.

Quant aux légendaires régiments de marche, associés aux divisions blindées, il n'est pas inutile de rappeler que la 9e compagnie de la division Leclerc pénétra en avant-garde dans Paris un soir de l'insurrection parisienne ; elle était composée d'Espagnols et on y parlait le castillan ; les premiers blindés qui entrèrent dans la capitale étaient baptisés de noms ibériques, victoires ou défaites de la guerre d'Espagne...

Précisons, d'ores et déjà, que les Espagnols ne furent pas les seules victimes de la politique de l'administration pénitentiaire, initiée par un gouvernement issu d'une Chambre de Front populaire.

Aux Espagnols, il faut adjoindre le reliquat des Brigades internationales et principalement les Allemands et les Italiens, les étrangers qui s'étaient repliés sur la France.

A partir de la mi-juin 1940, l'Etat de Vichy y expédie les premiers juifs étrangers ; ensuite, les nazis se chargèrent eux-mêmes de la besogne ; ils y déposent des juifs de Bade et du Palatinat et ces camps furent pour ces juifs une sorte de purgatoire exécrable, une halte sur la voie des camps d'extermination.

Aucun pathétique ne répondra jamais de ces moments où les désastres des uns se sont ajoutés aux désastres des autres... Le malheur, en l'occurrence, ne se divise pas. Des Espagnols seront déportés en Allemagne et y mourront par milliers.

Argelès, un dimanche... Juan Castillo n'est jamais revenu sur les lieux, alors qu'il n'habite pas si loin et se déplace volontiers.

Nous avons abordé les plages ; il faisait beau et la mer s'encastrait entre le sable et le ciel.

Aucune indication sur les endroits où des vaincus s'étaient couchés, recrus de fatigue, démoralisés (on leur avait ôté leurs armes et empêché de poursuivre leur lutte), cernés de quelques barbelés déroulés à la hâte.

Les promeneurs circulent entre les forsythias en fleurs, les lauriers roses en bourgeons, les palmiers, s'étonnent : " Ah ! Le camp, oui, mais où ? Et le cimetière espagnol ? " Sourcils froncés et bouches dubitatives...

Nous sommes allés tout simplement au cimetière municipal. Nous avons abordé une vieille femme qui, sans doute, avait endossé ses habits de deuil il y avait longtemps. Une Espagnole au visage raviné par la vieillesse sous le soleil. Elle ne s'exprime pas très bien en français et a perdu une part de son vocabulaire castillan. Les mots renâclent. Elle nous renseigne si étrangement que nous nous sommes égarés.

Le hasard nous conduit jusqu'à l'hôtel de police ; là, dans la salle désertée, l'agent principal, Jean Willy, gardien municipal, un jeune homme aimable, nous explique que les baraquements étaient acculés à la plage. Il déroule un plan, suit du doigt le trajet à emprunter ; il lui semble que l'emplacement a été planté de pins ; des terrains de camping le remplacent.

Nous sommes passés trois fois devant le cimetière espagnol sans le remarquer. Mathilde Del Valle et Juan Castillo étaient " absents ", ils s'attendaient à un décor plus vaste ; pourtant, la mention émaillée " cimetière des Espagnols " nous surplombait.

Une stèle, avec des patronymes gravés, était fichée dans un petit rectangle de gazon entretenu : "Monument érigé à la mémoire des personnes civiles et militaires décédées dans le camp d'Argelès-sur-Mer aménagé lors de la " Retirada " des troupes républicaines pendant la guerre d'Espagne..."

Nous nous sommes approchés pour y déchiffrer les noms inscrits, la moitié d'entre eux n'avaient pas de résonance romane. Exemple, en premier : Martinez ; en second : Hirsch. Au bas, à demi dissimulés par les gerbes et les couronnes, nous avons distingué les trois noms patinés des donateurs : M. N. Goldberg, d'Anvers ; M. Carvello, ingénieur ; Casado, artisan.

A gauche, un panneau de bois de taille réduite était peint aux couleurs du drapeau républicain.

Derrière, l'horizon catastrophé d'une cité ouvrière ; à quelques mètres de l'enceinte grillagée, des poteaux de but de football sans filets que faïence la rouille...

En face, de l'autre côté de la route, le camping des Marsouins et, contigu, le mini-golf du camping Le Neptune avec ses châteaux, modèles réduits, à la Cendrillon.

En partant, nous avons remarqué une affichette où la municipalité sollicite pour octobre des documents relatifs au camp ; un enfant à la jambe coupée à hauteur de la rotule, il s'appuie sur une béquille qui déséquilibre ses épaules. On le tient par la main sous un ciel sourd.

A Saint-Cyprien, Juan Castillo ne s'est pas repéré... Une présomption d'été s'impose à la ville. Nous ne conversions presque plus. Nous sommes passés devant une reproduction de la statue de la Liberté.

Des mouettes complétaient de leur vol le ciel de la marina en haut des mâtures... "Il n'y a pas de limite à la mélancolie humaine", a écrit un jeune poète autour des années trente.

Mathilde Del Valle a renoncé au voyage de Gurs.

Elle avait envie de découvrir l'espace d'où Fidel Del Valle s'était évadé, après s'être évadé d'Argelès, Gurs qui servait de camp disciplinaire...

Nous étions convenus de partir à la poursuite d'un fantôme, mais peu importe ; pour ces rendez-vous avec le passé, des personnes pressenties se sont désistées...

Rouler d'une mer à l'autre. Paysage de montagnes aux neiges étincelantes.

De la nationale, le camp est indiqué. A Argelès, le hasard m'avait servi ; à Gurs, ce fut la providence. La première personne à qui je me suis adressé, près de l'église, était le curé de la paroisse, Jean Langla, un homme plus que serviable, prévenant, rond, vêtu comme un paysan au travail, pull à laine plus ou moins bouclée, et un pantalon noir usagé...

L'abbé n'est pas très haut, son estomac le précède. Il est vif en dépit de ses soixante-douze ans, il est né " deux crêtes " plus loin...

Il se propose de m'accompagner au cimetière et au camp... A l'entrée, une plaque avertit le visiteur, elle résume grâce à des chiffres l'histoire de Gurs.

L'abbé Jean Langla marque la superficie : le camp s'étendait sur trois communes.

Un peu plus loin, sous un appentis évoquant l'architecture concentrationnaire, une plaque de bronze scellée à l'horizontale rappelle de nouveau les " données " d'une horreur qui s'est déroulée dans ce hameau d'aujourd'hui quatre cents habitants.

A Argelès, les " signes " sont en quelque sorte contenus, congédiés et nous n'oublions pas l'appel aux documents ; à Gurs, ils fonctionnent en écho, au risque d'un détournement de la mémoire.

Par exemple, afin de matérialiser la déportation, on a installé une voie ferrée avec ses quais de ciment. A l'époque, des camions emportaient les internés jusqu'à la gare d'Oloron...

L'Etat a planté une forêt sur le camp, une forêt balafrée par une allée centrale le long de laquelle des panneaux fléchés, non encore délavés, désignent l'emplacement des îlots, des baraques, des bureaux d'intendance, l'infirmerie, etc., et ces panneaux fléchés montrent des arbres...

Dans une clairière, des groupes de jeunes, Français et Allemands, ont modelé de faux rochers peints en blanc, avec cette objurgation : " Ne détournez pas les yeux. " Il y est écrit aussi que le camp fut d'abord " un centre d'hébergement pour les réfugiés de la guerre civile espagnole ". Curieuse interprétation. Le curé proteste : " Oh ! vous savez la politique... "

Fidel Del Valle y séjournait en 1941...

Au cimetière, plus d'un millier de plaques de ciment sont dressées, identiques, des rectangles de béton, ainsi que deux monuments aux morts, le premier "A la mémoire de tous les juifs déportés dans les camps d'extermination et des 1 250 morts qui reposent ici, victimes de la barbarie nazie", le second est consacré aux membres des Brigades internationales et aux combattants républicains espagnols.

Devant ce dernier, nous avons trouvé deux hommes. Pour l'un, Joseph Latchère, le camp traduit un souvenir de famille : un de ses beaux-parents, aragonais, apportait des provisions à des connaissances. Il en va de même pour l'abbé Jean Langla, dont le beau-frère fut interné.

On s'étonne de la " bonne tenue " du cimetière.

"Ce sont les Allemands. Vous voyez les pâquerettes ? Elles essaiment le gazon et pour ainsi dire l'égaient.
- Eh bien, ils y tiennent beaucoup, surtout à la Journée de la déportation. "

En redescendant, nous avons replacé les barrières. Un agriculteur et son fils, juché sur un tracteur, labourent. Le curé s'adresse à eux, en gascon. Il est presque appuyé au poteau indicateur " Parloir " orienté vers le champ retourné.

Et nous sommes remontés vers l'église où, sous le porche, on a reproduit une lettre de son prédécesseur, l'abbé Mortelongue qui, à quatre-vingt-deux ans, évoquait " le terrible transfert des déportés juifs en Allemagne "...

"C'était un homme au coeur sur la main. On lui donnait six oeufs et il les portait " là-bas ", à bicyclette..."

A l'entrée du cimetière, une plaque encore signalait : " Ici (...) 3 900 juifs dont 38 enfants furent déportés vers les camps d'extermination... "

Un peu plus loin, une jument et son poulain s'ébrouaient dans un pacage...

Sur l'autoroute, les phares éventrent la nuit et glacent le paysage...

Denis Fernandez-Recatala, écrivain

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