RETOUR - Ce même conte en langue catalane
Un conte de Noël
A Conchita, à mes enfants et petits-enfants
Ce 22 décembre, avant l'aube, je suis de garde. La nuit est claire et au ciel, très brillante, l'Etoile du Berger. En dessous, la vallée étroite et profonde où l'eau du barrage sur la Noguera Pallaresa éteint son scintillement à mesure que se forme le brouillard matinal qui remontera doucement jusqu'à mes pieds, atteindra mon corps et me fera tressaillir sous mon habillage léger et malgré la couverture en renfort. 

Ici , en haut, tout est calme. Seulement les phares des camions qui remontent la rivière, de l'autre côté, trahissent la présence des autres. Très loin de notre atteinte. A droite, bien au-dessus, se découpe dans le ciel la masse sombre de Fontllonga, le petit village où ma grand-mère paternelle est née et près duquel  le hasard de la guerre m'a conduit. Il n'y a plus personne, ni habitants ni soldats, car il n'y a pas de route, rien que des sentiers muletiers et la coupure de la vallée le protégerait de la guerre ne fussent les quelques obus qui l'ont défiguré, inutilement bien sûr. 

Je rumine mes souvenirs récents d'une permission à Barcelone pour revoir mes parents et amis et faire un saut avec Manuel jusqu'à Olot pour embrasser ma grand-mère, l'autre, et ma petite soeur Rosita. 

Nous ne sommes ici qu'une douzaine d'hommes plus le lieutenant. Le jour, nous n'avons pas besoin de monter la garde. Les matins nous descendons jusqu'au lavoir proche avec mon caporal Josep, féru de flotte, qui nous entraîne à plonger dans l'eau très froide, juste le temps pour nous, son "escuadra", de rebondir sur la berge et de nous sécher en vitesse. 

Nous logeons dans des "chabolas", un trou dans un pan de murette de terrasse et un toit de branchages et de terre, sous les oliviers et quelques chênes tout autour. Notre occupation principale est le ramassage des olives mûres tombées des arbres et de quelques glands que nous grillerons le soir sur le feu dans la cabane, pour améliorer l'ordinaire, très frugal, croyez-moi . 

Un peu plus haut nous avons hérité, en arrivant, de quelque cinquante mètres de tranchée-abri élémentaire que nous n'avons pas besoin d'occuper. En arrière, assez loin , il y a une bâtisse abandonnée où j'exerce comme "milicien honoraire de la culture" et j'apprends à lire et à écrire à quelques camarades. c'est par là que se tiennent mes deux copains Manel et Joan, dans un autre groupe de la section. Quant à Salvador il est l'agent de liaison d'une autre section, plus haut et plus loin. (*) 

Ma garde finie, le jour se lève, je songe au pantalon d'hiver que par chance j'ai touché, trop grand, et que Joan, jeune tailleur, doit m'arranger au plus tôt car le froid arrive à grands pas.   

A peine entré dans mon logis, la terre se met à trembler, les canons tonnent tout près, les obus tombent surtout sur le village et nous bondissons tous à la tranchée. Un fusil et cent cartouches, en deux paquets, entre la veste et la chemise. Porcar, lui, porte son fusil-mitrailleur tchèque qu'il a étrenné brillamment en mai. 

Devant nous, rien. Si, quelques hommes qui avancent, hors de portée, entre les oliviers. Par contre tout le village fume et bientôt une pluie de balles s'abat sur nous depuis là-haut ; le tir d'abord imprécis nous prend maintenant en enfilade. 
A ma gauche, le lieutenant Pardillo marmonne quelque chose, titube, et tombe à la renverse, une deuxième balle à la tête. A sa gauche un autre camarade est atteint et tombe aussi. A ma droite, Porcar et Agusti sont couchés, morts ou blessés nous le saurons plus tard. Quant à tous les autres, avec mon copain Creus, suivant les instructions dernières de notre chef, sans défense, nous dévalons vers le fond de la vallée puis fonçons vers le promontoire où se tient le groupe de Salvador, là haut. 

Quand nous les atteignons la canonnade et la fusillade semblent s'apaiser. Quelques grenades et tirs épars et la montagne reprend sa sérénité. Nous nous comptons et le dégât est important : plus de capitaine, le groupe de Joan et Manuel est parti du mauvais côté et on les a vu tomber prisonniers. Au fait, seul notre groupe a été au contact. 

Les jours sont courts. Nous attendons la nuit et nous repartons sans bruit vers le village. On croit qu'ils ne doivent pas être nombreux pour avoir traversé la rivière, moins large bien en amont, sur la montagne abrupte réputée inaccessible et que nous ne pouvions pas couvrir, clairsemés à cause de la bataille de l'Ebre et de la traversée du Segre. Mais ils ont de gros moyens, notamment l'artillerie de montagne et les mortiers dont nous n'avons jamais disposé. 

Cela ne fait rien. On est tout près, on les entend chanter et boire, et avant qu'ils nous aperçoivent ils jettent déjà à profusion des grenades défensives et des rafales de mitrailleuse qui sifflent sur nous. Nous manifestons notre présence, le feu redouble et nous revenons à notre colline. 

Dans la nuit, l'intendance nous distribue à l'avance les colis de Nadal. Quelques gâteaux, un peu de touron et un verre de notre champagne mal nommé. Dormir à même le sol, harassés par la veille et l'émotion. 

Le lendemain on fait regrouper tout ce qui reste de la compagnie plus en arrière. Seule secousse : un obus tombe à deux ou trois mètres, s'enfouit dans la terre et n'explose pas ! 
On se poste près d'un taillis, sur un pré ; nous y passons la nuit. 

A la lueur du jour nous sommes en plein brouillard. On en profite pour se lever et détendre bras et jambes. Le brouillard se dissipe et une sarabande de mitrailleuse nous oblige à nous coller au sol. Toute la journée nous avons été sous le feu d'une machine placée au-dessus de nous sur un sommet, sans pouvoir bouger, ni nous ni eux. Je me souviens que le facteur en rampant m'a apporté une lettre avec une petite photo "Souvenir de ta soeur" . Une larme n'entame pas le courage. 

La nuit venue, un jeune commandant, Antolin, est venu nous trouver et nous a expliqué qu'il fallait déloger cette mitrailleuse pour garder la maîtrise du coin. Lui en tête, dans l'obscurité, nous avons grimpé sur la montagne en silence. 
Près du nid, seul Antolin avait une grenade, on a foncé à grands cris pour les impressionner, ruse d'autres fois réussie. 

Mais hélas cela n'a pas marché: devant moi, le commandant a reçu en plein une rafale et s'est effondré. 
A ras du sol, avec un copain, on a essayé de le tirer à l'abri mais il était mort ; nous avons récupéré son pistolet et dévalé la côte à toute vitesse, dans le noir. J'ai fait un saut de la hauteur nécessaire et suffisante pour décrocher mon passe-montagnes en laine pourtant enfoncé jusqu'aux oreilles. Un sentier abrité nous a ramenés à la compagnie. 

Pour éviter le piège de la veille, on s'est regroupé un peu plus loin. Ils avaient les moyens de garder l'initiative et nous ne pouvions que retarder leur progression par notre seule présence.   

Nous étions sur la montagne, limités à gauche par la confluence du Segre et de la Noguera Pallaresa et ne pouvions faire retraite que vers la plaine, tapis chaque jour contre les terrasses des oliveraies. Essayant la nuit, encore une fois, de reprendre un nid de mitrailleuse, progressant comme les indiens comme ils disaient, arrivant jusqu'à entendre la conversation des serveurs : " Tire une rafale de temps en temps pour faire voir qu'on est là ". Et les balles traceuses sifflaient sur nos têtes. Tout près, nous nous levions à grands cris, comme les indiens en effet, et ils ne bougeaient pas. Ils déversaient des grenades dont ils disposaient en quantité quand nous n'en avions pas une. 

Pas un moment de panique pourtant. Les jeunes on s'est bien tenu, avec nos aînés qui nous donnaient l'exemple et l'appui avec peu d'exceptions. On a cédé pas à pas, quelques 8 ou 10 km en douze jours. Quelques pertes quand même. Les restes de notre compagnie étaient commandés par le sergent Molina, anarchiste qui était revenu de France volontaire pour défendre la République et qui était un de mes élèves. 

Le matin du 31 nous étions un peu à l'ouest d'Artesa de Segre, près de Baldoma. Assis à l'abri, en façade, contre une terrasse, on nous a distribué le petit pain et un quart de vin qui étaient notre petit déjeuner et le souper de la veille. Je me souviens que pour la première fois j'ai vu avancer par un chemin creux deux de nos chars d'assaut, cernés par les tirs des artilleurs de l'autre côté. 

Molina m'avait pris près de lui en guise de secrétaire et un peu sûrement pour me protéger, je crois. Nous étions si jeunes et lui rayonnait de courage tranquille. Nous étions deux terrasses en dessous de nos camarades, avec les secouristes et les chargés des liaisons. 

Soudain. un obus est tombé entre les chars et nous-mêmes, à une vingtaine de mètres, nous avons plongé et j'ai senti un coup au genou gauche. Blessé. Le brancard était là mais pour le moment je pouvais marcher et un gars m'a accompagné au poste de secours un peu à l'arrière. Bonjour, un pansement et vers l'ambulance, où m'avaient précédé le coiffeur, un élève encore, et deux autres copains mal-en-point..   

Quelle drôle d'impression quand tout à coup on est comme absent de la guerre ; j'avais déjà éprouvé une autre fois cette sensation de voir la guerre de loin, comme au cinéma. 

De là, au triage, à Gos, sur une colline, rebonjour et une bonne dose de sérum antitétanique et un sandwich de sardines. La jambe était déjà raide et le genou enflé. Le soir j'étais à l'hôpital de Calaf, soupe de lentilles, un lit et un sommeil de plomb. 

Au réveil, je me trouve envahi de poux, submergé, j'en appelle à l'infirmière qui m'envoie à la douche et me donne des sous-vêtements propres. Par dessus je porte un pantalon graisseux cédé par un cuisinier pour remplacer celui que Joan devait m'arranger. J'ignore que je le porterais jusqu'en France. Ce ne sont que des détails, mais dans un conte, les détails ça compte.Enric Farreny 1939

De Calaf, le jour de l'an 1939, un train sanitaire m'amène à Caldes de Malavella où l'Hôtel des Thermes a été aménagé en hôpital. Une courte escale à la gare de Barcelone me permet de téléphoner à un voisin de ma rue pour qu'il donne à mes parents et à ceux de mes autres quatre copains les dernières nouvelles connues. 

 Enric Farreny Carbona  

 Ramonville, le 21 décembre 1997. 

(*) Quatre de dix-huit ans et Salvador seize ans.   

 Retour - Quelques mots sur l'auteur