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Bienvenida, petite espagnole née en France
Mon "histoire" est simple, je suis née à la fin de la dernière guerre.
Mes parents se sont connus à Commentry par hasard. Ma mère, qui avait 7 ans de moins que mon père, a "atterri" à Commentry, après quelques mois au camp d'internement de l'Hôpital d'Aurillac  avec sa mère et ses trois frères cadets après un passage obligé à Argelès, puisqu'eux venaient de Barcelone. Le père de ma mère avait fui seul. Donc le père d'un côté, l'épouse et les enfants de l'autre (quatre enfants de 8 à 18 ans) sans savoir où chacun se trouvait dans cette France déjà en guerre. Le frère de ma mère, l'aîné des garçons, Abelardo, avec l'aide des autorités françaises et de la Croix Rouge a retrouvé la trace du père : Commentry, où il était "chauffeur de maître" d'Isidore Thivrier et jardinier à Montasiégé.
A  Aurillac, pour la première fois ma mère voyait une rivière
, la Jordane, "prise" par la glace. Elle avait très froid, découvrait la neige, l'hiver, le vrai, pas celui de Barcelone. Mais elle a aimé toute sa vie les quatre saisons françaises.
 Enfin, toute la famille a été autorisée à se regrouper et s’est retrouvée dans le quartier de Bellevue à Commentry en Janvier 1940. C'est là, que le hasard va "oeuvrer".
Arrivé à Commentry, mon oncle, qui avait 17 ans - ma mère 19 ans - a été se faire inscrire au bureau de la mine pour y travailler accompagné de sa soeur. Mon père était là pour les mêmes raisons. Personne ne se connaissait. Entendant mon oncle et ma mère se parler en espagnol, mon père s'est présenté. Et voilà, la rencontre ! Comme dirait mon fils : "Ils se connurent, ils s'aimurent, ils se mariurent et tu naissures".
Je suis née un 29 juin, rue de l'Egalité à Commentry (rue Henri-Barbusse maintenant) dans un appentis (comme le petit Jésus) mis à disposition, par de braves gens, pour nous au fond d'un jardinet. Rien n'a beaucoup changé depuis, sauf justement l'appentis qui se trouvait sous un escalier extérieur qui a été abattu et l’appentis refait, mais il n'y a pas tellement longtemps (situé juste avant l'ancien café de l'Etoile, à l'angle du champ de foire, à côté de l'ancienne épicerie), à l'époque paraît-il, il y avait aussi dans cette cour un cordonnier. Mes parents étaient contents : enfin un toit, un lit, un poële et quelques casseroles ...
Lorsque j'ai eu 9 mois, mes parents ont trouvé un logement plus décent, rue du Peuple. J'y ai grandi jusqu'à mes 3 ans. J’allais naître quand ma grand-mère maternelle et ses trois fils sont retournés en Espagne "chez eux", pour des raisons personnelles et familiales.
Mes parents encouragés par la famille ont décidé eux aussi de retourner au «pays» pour toujours.
Grave erreur !
Nous sommes partis tous les trois de Commentry avec le coeur gros, en y laissant nos amis et mon grand-père qui avait choisi de rester, mais nous allions retrouver tous les nôtres. Aucun problème pour les papiers, nous avons voyagé de Commentry à Barcelone avec des passeports faits par le Commissaire aux Etrangers sans souci. Nous sommes arrivés en Espagne. J'ai fait la connaissance de mes grands mères, de mes oncles et tantes, de mes cousins germains, de ma famille pour la première fois lorsque j'avais 3 ans. J’étais heureuse d’avoir des cousins et des cousines à moi.
Nous avons été accueillis dans la famille de mon père à San Adrian de Besos (la ville jumelle et industrielle de Barcelone qui est également un port). Malgré l'amour de mes parents, et du reste de la famille pour cette petite fille venue de France, j'y ai vécu les plus mauvais souvenirs de ma petite enfance.
En arrivant à San Adrian chez ma grand-mère paternelle, employée dans les Pompes Funèbres de la ville, j'ai été saisie et étonnée, même petite, par l'immense photographie obligatoire du "monstre" Franco dans l'officine. C'est la seule chose qui m'ait effrayée. Les cercueils étaient dans une autre pièce et je ne les ai jamais vus.
Il y avait déjà 8 ou 9 ans que la guerre civile était finie, mais les espagnols, l'Espagne, étaient misérables, pas le droit d'exprimer une opinion différente de celle imposée par le régime fasciste en place, la misère,  pas la famine mais presque. Moi qui venais d'une France se relevant pourtant d'une guerre où je n'avais jamais eu faim, j'ai eu faim, j'ai connu le fait d'aller quémander avec mes petits cousins de la nourriture en face de chez nous où il y avait un marché aux légumes et aux fruits. Quand il restait des fruits ou autre chose, les commerçants que j’avais dû attendrir avec mon petit accent français et mes boucles blondes, nous donnaient des denrées à peine gâtées. Dans tous les cas, je ne suis jamais rentrée "bredouille" à la maison. J'ai oublié de dire que nous étions huit à la maison : ma grand mère, mes parents, ma tante, soeur de mon père, ses trois fils (9, 7 et 3 ans). Leur père, mon oncle, était dans les prisons franquistes parce que opposant à Franco. Il y a passé deux ans d'horreur dans ces prisons.
Conséquence de notre présence : la milice était tous les jours à la maison à vérifier nos papiers
.
Nous mettions toute la famille en danger. Mon père parce qu'il était républicain, fiché, ne trouvait pas de travail fixe. Tous les matins se posait la question s'il allait être embauché quelque part... Invivable ! Mes parents ont alors pris la décision que ma mère et moi irions rejoindre ma grand-mère Garcia à Artesa de Segre à une centaine de kilomètres de Barcelone à l’intérieur des terres, où elle s'était réfugiée avec ses trois garçons dont un, Abelardo, était mort dans des circonstances dramatiques (*). Mon père continuerait de chercher du travail sur Barcelone. Il venait nous rejoindre chaque fin de semaine. A Artesa la vie a été plus douce, mais mon père ne trouvait toujours pas de travail. Pas de travail pas de salaire.
Que faire ?
La seule solution trouvée a été : nous repartons tous les trois en France.
Comment ? Clandestinement.

Recherche d’un passeur. Nous l’avons trouvé : un contrebandier connaissant les Pyrénées comme sa poche et de mèche avec toute une filière de gens pour nous « couvrir ». Le seul problème qui se posait pour cette expédition : une femme et un enfant. Ce passeur ne prenait que des hommes « car les enfants sont dangereux, ils pleurent, ils crient, etc… et mettent donc tout le monde en danger et les femmes se fatiguent plus vite que les hommes (tiens ?) ». Mon père a persuadé notre guide que ma mère et moi étions « exceptionnelles » et peut-être qu’une somme un peu plus rondelette l’a également convaincu.
Nous sommes donc partis une nuit de début mars aux pieds des Pyrénées versant espagnol : le guide, + huit hommes  et deux femmes (si on peut appeler femme une fillette de presque 6 ans). Notre troupe au complet.
Nous ne marchions que la nuit, sans bagage, juste avec quelques vêtements tous portés sur nous, 2 ou 3 sous vêtements les uns sur les autres, pareil pour les autres vêtements, deux paires de chaussettes, les chaussures,  pas très confortable tout cela, mais ce n’était qu’un détail. Le jour, nous dormions dans des granges derrière les bottes de paille. Même harassée, je me souviens de ne pas avoir pu dormir, les brindilles s’enfonçant dans mes habits, dans ma chair. Nous mangions rapidement pour pouvoir nous reposer et repartir à la nuit noire.
Nous avons marché pendant des nuits dans ce mois de mars enneigé. Je me souviens même d’une nuit où nous avions tellement marché qu’au petit matin j’avais une soif terrible et mon père, pour calmer cette soif, a cassé, dans un abreuvoir taillé dans un arbre, un gros glaçon. Quand j’y pense, je ressens encore le bien que cela m’a fait lorsqu’il a fondu en eau dans ma bouche.

Cette épreuve partagée, nous avait tous « soudés ». Chaque homme, me portait un moment sur son dos pour que le chemin soit moins pénible. L’inconvénient était que lorsque l’on me posait à terre les « fourmis » m’auraient fait hurler de douleur, à cet instant même une main me bâillonnait gentiment mais fermement pour que je n’émette pas un son. Mais je pense très sincèrement que je ne l’aurais pas fait, parce que avant d’entreprendre cette « aventure » le guide et mes parents m’avaient dit que si je n’étais « pas sage » je pourrais faire tuer tout le monde. Ce qui était vrai. Les carabiniers franquistes n’auraient pas fait de détail. Par la suite cette responsabilité a pesé lourd longtemps sur mon comportement et peut-être encore.
Le pire moment a été la dernière nuit
car nous avons dû, comme dans les films, passer sous les fenêtres d’un poste de police frontalier, les uns derrière les autres sans faire aucun bruit. Je suis passée la première derrière le guide pour que tout danger soit écarté et protéger le reste de la bande, et derrière moi ma mère et enfin les six autres hommes.
Le poron de Bienvenida
Toujours est-il qu’un beau matin à l’aube, après avoir, comme d’habitude, marché toute la nuit, nous nous sommes retrouvés sous un soleil radieux à Andorre.
Mon père me tenait par la main, il m’a dit :
« Tu vois Pépette, maintenant chante, danse, parle fait ce que tu veux, nous n’avons plus besoin de nous cacher, nous sommes libres ». Même petite, j’étais déjà bavarde comme une pie, mais je n’ai rien pu dire. J’avais appris le silence.
C’est à cet instant que notre groupe s’est disloqué. Un déchirement de plus. Nous avons tous pleuré. Jamais je ne les oublierai ces hommes qui ont su me protéger, m’entourer presque autant que mes parents. Non jamais je ne les oublierai. Grâce à eux,  je n’ai jamais eu peur.
Ils m’ont félicité et m’ont dit que j’étais la petite fille la plus courageuse qu’ils avaient connu. J’étais fière et très triste à la fois.
Ce n’est que quelques heures après, que j’ai ri et parlé et que mon père et ma mère m’ont acheté un tout petit poron (ces bouteilles qui ressemblent à une cigogne) pour boire à la régalade. 50 ans après, cet objet symbole de liberté trône dans ma bibliothèque.
Avec l’argent qui restait nous avons pris le train pour Toulouse
.
Nous sommes arrivés en fin de journée dans cette ville. Je suis restée avec ma mère pendant que mon père parlait un peu plus loin dans la gare avec le Chef de gare, il avait un uniforme. Toujours est-il que ce brave homme, nous a conduits vers un wagon qui venait d’être nettoyé et nous a donné à chacun une petite couverture en laine de «ménage» marron galonnée SNCF et que pour la première fois depuis longtemps nous avons dormi confortablement sur une banquette enroulés dans notre couverture.  

Le lendemain soir, nous étions à Commentry accueillis à bras ouverts par nos amis de la Riva et Dougnon et tous nos compatriotes heureux de nous revoir. Pour l’anecdote, Claude de la Riva me parlait en français et je ne savais lui répondre qu’en espagnol. Je l’entends encore dire à sa mère : « Maman, la Pépette ne sait plus parler français », mais c’est vite revenu.
Le surlendemain, nous avions fait la démarche pour nos papiers, pour être en règle. Le même commissaire aux Etrangers nous a fait des papiers provisoires, ce qui a permis à mon père d’être rembauché de suite à la mine. Un mois plus tard nous avions notre carte de séjour pour 3 ans.
Un rêve pour les sans-papiers d’aujourd’hui. Vive la France !
Témoignage écrit par Bienvenida Herrera-Gaillot
Je m'appelle Bienvenida (eh oui) Herrera-Gaillot. Je suis née en France à la fin de la guerre 39-45 à Commentry, dans l'Allier par hasard. Mes parents qui ne se connaissaient pas, mais qui venaient tous les deux d'Argelès, comme beaucoup, se se sont rencontrés à Commentry (pour l'Histoire cette ville est la première ville socialiste du Monde, socialiste avec un grand S. Le premier maire socialiste ayant été élu à Commentry en 1882. Dans la foulée il devint également député. Cette ville de Commentry est depuis toujours d'obédience de gauche, même très à gauche, sauf qu'en 2001, nous nous sommes fait "souffler" la mairie pour 24 voix... Oh rage, Oh désespoir... Non pas désespoir, il faut "luchar" maintenant pour la reconquête... Je suis conseillère municipale dans l'opposition (PCF). Voilà pour l'histoire et maintenant pour ne pas être trop longue et parce que hier dans cette ville de Commentry, nous avons commémoré, fêté et nous nous sommes organisés en association pour l'hommage que nous devions à nos glorieux ainés.

Sur le site d'Espagne au Coeur, je me régale de tous ces documents et de tous ces témoins encore vivants. J'avais déjà vu toutes les images de l'hommage à Toulouse en 2006. Pour le 60ème anniversaire, mon père était cette année-là, avec ma soeur et nous avons fait graver dans le marbre "HOMENAJE-NO PASARAN". C'était un geste isolé mais important pour nous, sachant que le Bourbonnais n'est pas le Sud-Ouest et de plus la fermeture des mines de charbon dans les années 60, nous a de nouveau dispersés dans toutes les régions de France. Le "noyau" s'est de nouveau trouvé affaibli.

Au fait mon père s'appelait Nicasio Herrera Alcazar, il était né à Ohanes (ALMERIA) dans la Sierra Nevada. Lorsqu'il avait 9 ans son père a amené sa famille de sept enfants à Barcelone par bateau d'Alméria (le patron du bateau a bien voulu les "mélanger" à sa  cargaison de moutons moyennant un tarif "préférentiel" pour ces passagers).

Ma mère était, elle, née à Barcelone l'aînée de 4 enfants, issue d'une petite bourgeoisie commerçante installée à côté des las Ramblas et bizarrement lors des évènements de la guerre civile la famille a appris qu'il était auprès des Communistes Espagnols. Ma mère de son nom de jeune fille s'appelait Maria-Dolorès (Lolita) Garcia Lopez.

Herrera

Voici mon père à 15 ans, déjà l'engagement à la CNT à San Adrian de Besos  (banlieue on ne peut plus proche de Barcelone). Sur la photo il porte une casquette claire comme son costume et c'est le plus petit des deux, il est avec un ami dont je pourrais retrouver le nom, et cet ami nous le retrouvons sur toutes les autres photos "con los companeros de la CNT". Son ami le plus fidèle et le plus aimé je pense.

Herrera

Herrera

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