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Les Espagnols en première ligne
Ce texte de M. Michel Roquejeoffre (général d'armée) a été publié par Le Nouvel Observateur (19-26 août 2004)
Le 24 août 1944, à 20 h 45, un détachement de la 2e DB du général Leclerc, fort de 150 hommes, commandé par le capitaine Raymond Dronne pénètre dans Paris par la porte d'Italie, s'enfonce dans la capitale par le pont d'Austerlitz et les quais de la Seine et, à 21 h 20, atteint l'Hôtel de Ville, où l'accueille le général Chaban-Delmas.
Quelques heures plus tôt, du côté de la Croix-de-Berny, le capitaine Dronne avait reçu l'ordre du commandant de la 2" DB :
<< Dronne, filez sur Paris, entrez dans Paris, passez où vous voudrez, dites aux Parisiens de ne pas perdre courage, que demain matin la division tout entière sera dans Paris >>.
Ce haut fait est connu de la majorité des Français. Une chose l'est moins: la compagnie que commande le capitaine Dronne, la 9e compagnie du régiment de marche du Tchad, est surnommée la Nueve car elle est essentiellement composée de volontaires espagnols.
La plupart ont combattu dans les rangs de l'armée régulière espagnole ou dans les milices populaires pendant la guerre d'Espagne. Ils sont arrivés en Afrique du Nord, quelques-uns directement d'Espagne en 1939, le plus grand nombre via la France en juin 1940, où après l'armistice ils sont internés dans des camps ou affectés à des compagnies de travailleurs étrangers. À la suite du débarquement américain en novembre 1942, ils se sont engagés dans une unité de volontaires, les corps-francs d'Afrique, sous les ordres du général de Monsabert, et ont vaillamment combattu en Tunisie.
Le général Leclerc, lorsqu'il mit sur pied sa 2e DB, chercha des fantassins aguerris et les recruta parmi les volontaires espagnols des corps-francs. II les confia au capitaine Dronne pour constituer sa compagnie.
II n'est donc pas étonnant de découvrir le soir du 24 août une quinzaine de blindés, qui portent des noms espagnols : Madrid, Guadalajara, Brunete, Guernica, Teruel et même Don Quijote.
Ce sont les véhicules du lieutenant Amado Granell, qui rêvait de la restauration de la République en Espagne; de l'adjudant-chef Campos, le chef de la 3e section, anarchiste évadé d'Espagne, chef de commando dans les corps francs d'Afrique; du sergent-chef Garces, aragonais de Saragosse, matador sous le nom de Larita II, ancien de la Légion, d'Enguinados, né au Mexique d'une mère indienne et d'un père espagnol, engagé à 15 ans dans les rangs républicains ; de Juan Reiter, Allemand d'origine, ancien de la Légion, ancien chef de bataillon de I'armée républicaine espagnole, évadé d'Espagne ; de Carino Lopez, marin-pêcheur galicien qui, après la débâcle des républicains, rejoignit Oran sur une petite chaloupe ...
Ces Espagnols avaient repris les armes pour libérer la France. Les Français doivent le savoir. Ils ne doivent pas oublier non plus les actions glorieuses d'autres Espagnols : guérilleros du Sud-Ouest, passeurs des Pyrénées, combattants de la MOI, maquisards des Glières et du Vercors, légionnaires des régiments de volontaires étrangers, ou morts à Mauthausen parce que républicains.
Tous ces étrangers sont entrés << par le sang versé >> dans le lent processus d'intégration à leur nouveau pays. Ils ont droit à toute la reconnaissance des Français.
Michel ROQUEJEOFFRE