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Décembre 1936
Déclaration des intellectuels républicains
au sujet des événements d'Espagne 
Les soussignés, profondément émus, quelles que soient leurs opinions politiques, sociales ou confessionnelles, par le spectacle du drame espagnol qui remet en question les principes les plus fondamentaux de la morale internationale;  
Conscients du péril que le succès de la rébellion fasciste en Espagne ferait courir à notre pays;  
Constatant le désarroi général, l'incertitude des esprits, le caractère tendancieux des informations et le secret des chancelleries,  
Constatant d'autre part la magnifique résistance des républicains espagnols qui défendent devant Madrid leur liberté et la nôtre contre l'attaque du fascisme international,  
Estiment qu'il est de leur devoir d'adresser cet appel à l'opinion française et à la conscience universelle.  
Le gouvernement de notre pays, désireux de prouver son attachement à la paix, a proposé à l'Europe, dans l'espoir d'empêcher sa division en deux camps hostiles, la politique dite de "non-intervention".  
Cette initiative s'est traduite le 8 août par la décision d'arrêter en France tout envoi d'armes à destination de l'Espagne (décision que certains d'entre nous n'ont pas vu prendre sans inquiétude), mais elle n'a pas rencontré une adhésion rapide et sincère de la part d'autres gouvernements.  
Il a fallu attendre le 28 août (et la prise de Badajoz qui livrait aux rebelles la frontière portugaise et ses possibilités indéfinies de ravitaillement) pour que le pacte fût enfin accepté, et encore avec des réserves inadmissibles de la part de certains Etats.  
Même après le 28 août l'armement des rebelles a continué d'être assuré par une aide efficace qui n'a même pas cherché à se dissimuler. Les violations de l'accord dit de "non-intervention" sont prouvées:  
1) par les révélations précises du délégué espagnol à la SDN (révélations que le secrétariat de l'institution de Genève n'a pas eu le courage de publier et que la plus grande partie de la presse française a systématiquement ignorées);  
2) par les informations qu'a recueillies impartialement la Commission d'enquête anglaise (du 24 septembre au 1er octobre);  
3) par les dépositions concordantes de hautes personnalités neutres au-dessus de tout soupçon;  
4) par l'évidente supériorité actuelle des rebelles en avions et en tanks, par exemple, qui ne peut trouver d'explication que dans les violations continuelles du pacte à leur bénéfice; supériorité écrasante qui, malgré le sacrifice d'un peuple héroïque aux mains nues, a transformé totalement la situation militaire.  
Ainsi, la non-intervention s'est traduite en réalité par une intervention très effective en faveur des seuls rebelles. Ces faits indubitables, portés aujourd'hui à la connaissance de l'opinion européenne, viennent d'amener le Parti ouvrier belge, le Labour Party, le Parti libéral anglais, l'URSS, les Internationales syndicale et socialiste à réclamer la reprise des relations commerciales avec le gouvernement espagnol.  
Les soussignés estiment nécessaire d'avertir l'opinion française de ce puissant retournement de la conscience universelle et du devoir qui incombe à notre démocratie. Se référant à la déclaration d'Yvon Delbos: "La neutralité ne doit pas être une duperie",  
Estimant en effet qu'on ne peut plus espérer, après deux mois de violations répétées, de faire appliquer le pacte dans l'avenir,  
Font confiance au gouvernement français pour que, fidèle à ses engagements internationaux et à ses propres déclarations, il prenne acte de la rupture du pacte et rétablisse en conséquence les relations commerciales avec un gouvernement ami, décision qui, en faisant prévaloir le Droit, ne peut qu'affermir la Paix. 
SIGNATAIRES
Les professeurs: Victor Basch, professeur honoraire à la Sorbonne; Albert Bayet, professeur à l'Ecole des hautes études; Jules Bloch, professeur à l'Ecole des langues orientales; L.Cazamian, professeur à la Sorbonne; M. Cohen, professeur à l'Ecole des hautes études; G. Fournier, docteur ès sciences; J. Hadamard, membre de l'Institut, professeur au Collège de France; Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel; P. Langevin, membre de l'Institut, professeur au Collège de France; Jeanne Lévy, professeur agrégée à la faculté de médecine; Marouzeau, professeur à la Sorbonne; U.Mengin, professeur honoraire à la faculté des lettres de Grenoble; I. Meyerson, professeur à l'Ecole des hautes études; H. Mineur, astronome à l'Observatoire de Paris; André Mirambel, professeur à l'Ecole des hautes études; F.Perrin, maître de conférences à la Sorbonne; Pommier, chargé de cours à la Sorbonne; Marcel Prenant, professeur à la faculté des sciences; Louis Robert, professeur à l'Ecole des hautes études; A. Vaillant, professeur à l'Ecole des hautes études; Ed. Vermeil, professeur à la Sorbonne; Henri Wallon, professeur au Collège de France; P. Biquard, docteur ès sciences; Adler, J. Baby, H. Faure, Mlle Brunel, J. Bruhat, Marthe et Etienne Bougouin, Husson, Labérenne, Luce Langevin, Jacques Madaule, René Maublanc, Mérat, Marthe Faure, G. Politzer, Mlle Robert, Mlle Schulhof, agrégés de l'Université; Louis Parrot, professeur à la Casa Vélasquez;
et plus de 200 signatures de professeurs agrégés recueillies à ce jour.  
Les écrivains :
Romain Rolland, André Gide, Paul Allard, P. Abraham, Aragon, René Arcos, Gabriel Audisio, Claude Aveline, Julien Benda, Jean-Richard Bloch, P. Bochot, R. Blech, Georges Besson, Jean Cassou, A. Chamson, Crommelynck, J. Chabannes, Luc Durtain, R. Dior, Lise Deharme, Elie Faure, G. Guegen-Dreyfus, A. Hamon, H.-R. Lenormand, René Lalou, H. Lefebvre, L. Martin-Chauffier, L. Moussinac, Matei-Roussou, P. Nizan, Pillement, A. Ribard, Tristan Rémy, G. Sadoul, Simone Téry, Elsa Triolet, E. Thomas, Tristan Tzara, P. Unik, A. Viollis, H. Valet, Charles Vildrac, P. Vaillant-Couturier, André Wurmser, Claude Morgan, Léon Ruth. E. Brenier, ancien sénateur, président de la Ligue française de l'enseignement; Emile Kahn, agrégé de l'Université; Guy Menant, ancien député; A. Goldschild; Gaston Martin, agrégé de l'Université; Marc Sangnier, directeur de l'Eveil des peuples; Zyromski.  
Mes Ceccaldi, J. de Moro-Giafferi, Vienney, Marcel Willard, Ferruci, etc.; Drs Lebovici, E. Mariage, Dreyfus, Du Bouchet, Flapan, Valensi, etc. G. Auric, compositeur; Armand Bour, acteur; Cantrelle, musicien; Marcel Carné, metteur en scène; Désormières, chef d'orchestre; Durey, compositeur; Etcheverry, de l'Opéra; Tony Grégory, danseur; Itkine, metteur en scène; Marie Kalf, actrice; Ch. Koechlin, compositeur; Harry Krimer, acteur; Locatelli, violoniste; Roger Maxime, acteur; H. Radiguer, professeur au Conservatoire; H. Sauveplane, compositeur; L. Bazor, graveur; P. Chareau, architecte; Cabrol, dessinateur; Dubosc, dessinateur; J.-P. Dreyfus, secrétaire général de l'Utif; Goerg, peintre; Gromaire, peintre; Jeanneret, architecte; F. Jourdain, architecte; Lipchitz, sculpteur; Le Corbusier, urbaniste; Marc Mussier, peintre; Ch. Perriand, architecte; Pignon, peintre; Mme Signac, peintre. 
Texte publié dans la revue «Commune», décembre 1936. 
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