RETOUR / LE MONDE DIPLOMATIQUE - FÉVRIER 1996 - Pages 26 et 27 
UN CONFLIT QUI A MARQUE LE SIECLE

Il y a soixante ans, l'aube de la guerre d'Espagne


Dès la victoire du Front populaire en Espagne, le 16 février 1936, le compte à rebours de la guerre commence. Ce conflit va bouleverser le monde et révéler la profonde crise de l'Europe comme le fera, plus récemment, la guerre de Bosnie. L'ironie de l'histoire veut que, soixante ans après, la droite espagnole ait des chances de reconquérir le pouvoir lors des élections du 3 mars prochain. 

PAR IGNACIO RAMONET

LAND and Freedom, le superbe film du réalisateur Ken Loach, est récemment venu rappeler aux générations les plus jeunes ce que fut la guerre d'Espagne, dont on célèbre cette année le soixantième anniversaire du déclenchement. En racontant l'itinéraire politique d'un ouvrier au chômage de Liverpool, militant du Parti communiste, le cinéaste britannique a voulu rendre hommage à tous ceux qui, pendant les trois ans que dura le conflit espagnol (18 juillet 1936-1er avril 1939), décidèrent de tout quitter pour aller défendre les idéaux démocratiques qu'incarnait la République, attaquée par une insurrection militaro-fasciste. Ken Loach rappelle aussi que si l'affrontement majeur opposait le fascisme à la démocratie, dans le camp de celle-ci se heurtaient, avec une aussi grande violence parfois, les partisans de tout sacrifier à la victoire militaire et ceux qui faisaient de la révolution un objectif préalable. Le héros du film combat pour la révolution socialiste et la dictature du prolétariat au sein d'une milice du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM), une organisation fondée par des dissidents du Parti communiste, qui cherchera par tous les moyens à la liquider.

Tout avait commencé, pour ainsi dire, le 14 avril 1931 avec la proclamation de la République. De ce régime, les citoyens espagnols attendaient beaucoup : la modernisation du pays, l'épanouissement des libertés et la fin de la suprématie des trois pouvoirs — Eglise, armée, aristocratie terrienne — qui dominaient depuis des siècles. Le contexte, celui de la grande crise de 1929, n'était guère favorable. Dans les campagnes, où environ 50 % de la population active vivaient de l'agriculture, les paysans sans terre voulaient ardemment une grande réforme agraire. Dans les grands centres miniers ou manufacturiers — Asturies, Pays basque, Catalogne et Madrid — les ouvriers espéraient voir leurs conditions de vie et de travail s'améliorer, et le sort de leurs enfants se transformer. Le premier syndicat du pays — la Confédération nationale du travail (CNT) — était d'obédience anarchiste, prônait l'abstention aux élections et réclamait une révolution radicale. Les premiers gouvernements du nouveau régime, lequel s'était doté d'une Constitution moderne et socialement ambitieuse, entreprirent une série de réformes progressistes allant dans le sens de ce que souhaitait une majorité de la population.

Très vite, elles furent freinées par des tentatives répétées de coup d'Etat militaire. Dès 1934, la droite au pouvoir gela toute réforme et tenta même de revenir sur les concessions faites de 1931 à 1933 en s'alliant à l'extrême droite, qu'elle fit entrer au gouvernement en la personne de José Maria Gil Robles, sorte de Mussolini espagnol. Pour s'opposer à cette alliance, la gauche déclencha une grève générale qui allait prendre dans les Asturies, en octobre 1934, une forme insurrectionnelle et déboucher sur une véritable Commune révolutionnaire. Le gouvernement fit appel au général Franco, à la Légion étrangère et aux troupes coloniales. La répression dépassa en horreur toutes les atrocités connues jusqu'alors. Environ un millier de mineurs furent tués, et plus de trente mille personnes (parmi lesquelles de très nombreux dirigeants de gauche) furent incarcérées, et eurent à subir toutes sortes de mauvais traitements et de tortures.

Mais, dans l'esprit de la classe ouvrière, l'insurrection des Asturies, où avaient combattu côte à côte socialistes, communistes et anarchistes, prenait peu à peu valeur d'épopée. C'est au nom de ce combat commun et parce qu'un scrutin majoritaire impitoyable poussait à la constitution d'alliances électorales que, en janvier 1936, les principaux partis de gauche signèrent le pacte de Front populaire. Il rassemblait : l'Union républicaine, la Gauche républicaine, le Parti socialiste ouvrier d'Espagne (PSOE), le Parti syndicaliste, le Parti communiste, le Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM), Esquerra catalane et les Autonomistes galiciens. Pour l'essentiel, son programme — que résumait le slogan : " Pain, Paix et Liberté " — était celui des républicains. Un programme modéré qui n'envisageait ni nationalisation des terres ou des banques ni contrôle ouvrier sur l'industrie. Il proposait cependant de réaliser la réforme agraire, de développer les grands travaux pour favoriser l'irrigation, et d'en finir avec l'analphabétisme. Il comportait surtout une exigence : amnistie totale pour les insurgés d'octobre 1934, libération des 30 000 ouvriers incarcérés et réintégration avec indemnisation de tous les travailleurs chassés de leur emploi.

Cette exigence rencontra une immense approbation populaire. Même les anarcho-syndicalistes de la CNT, qui s'étaient maintenus à l'écart du Front populaire et de la campagne électorale, n'appelèrent pas, pour une fois, au boycottage des élections. Aux législatives du 16 février 1936, les ouvriers votèrent massivement. Et face au Front national (qui rassemblait royalistes, traditionalistes, CEDA de Gil Robles et Phalange fasciste), le Front populaire l'emporta. Immédiatement, sans attendre les décisions administratives, de puissantes manifestations populaires s'organisaient devant les prisons où étaient détenus les ouvriers révoltés de 1934. Certains établissements, à Valence, à Oviedo, étaient pris d'assaut, et les condamnés libérés. Dans toute l'Espagne des grèves commencèrent immédiatement, pour la réintégration des travailleurs licenciés, pour des augmentations de salaires, pour l'amélioration des conditions de travail. Dans les campagnes, les paysans occupèrent les domaines des grands propriétaires et entreprirent de les cultiver pour leur propre compte. Un peu partout, des églises, des couvents furent brûlés. Le pays entier plongea dans une atmosphère de revendications et de violence.

Ni les socialistes ni les communistes ne voulurent entrer au gouvernement du Front populaire, constitué essentiellement par des républicains. Ceux-ci vont très vite se révéler incapables de satisfaire les demandes ouvrières et paysannes que certaines organisations d'ultragauche soutiennent puissamment. Les actions violentes se multiplient. L'extrême droite mise sur le désordre pour pousser l'armée au coup d'Etat. Les phalangistes pratiquent ouvertement le terrorisme, assassinant de nombreuses personnalités du camp démocrate. L'extrême gauche riposte par d'autres meurtres politiques. L'Espagne s'achemine vers la guerre civile.

Elle éclate les 17 et 18 juillet 1936, après qu'un coup d'Etat militaire dirigé par le général Franco fut mis en échec dans les plus grandes villes d'Espagne — Madrid, Barcelone, Bilbao, Valence — où la rébellion des garnisons est étouffée par les citoyens en armes. La guerre va durer trois ans et sera l'événement politique le plus important dans tout l'Occident au cours des années 30, avant le début de la seconde guerre mondiale. Dans le territoire demeuré républicain jusqu'en 1939 — comprenant pour l'essentiel, Madrid, la Catalogne, l'Aragon et le Levant — une véritable révolution a lieu ; une révolution radicale et singulière, à aucune autre pareille, où les anarchistes notamment mettent sur pied des expériences sociales inédites (1). C'est, dira l'historien américain Stanley G. Payne, " la seule révolution violente et profonde ayant eu lieu dans un pays d'Europe occidentale, la seule vraiment pluraliste, impulsée par des forces distinctes, souvent rivales et naturellement hostiles ". Ces forces sont essentiellement trois : anarchistes, poumistes et communistes. Par moments, elles se feront une guerre sans merci. L'enjeu principal de la guerre est : démocratie ou fascisme.

Dans une Europe où, soutenue par l'Italie mussolinienne et l'Allemagne hitlérienne, l'extrême droite représente la menace principale contre les libertés, l'Espagne est le seul pays où le fascisme peut être combattu par les armes. C'est pourquoi des milliers de démocrates du monde vont spontanément y aller combattre — notamment au sein des Brigades internationales — aux côtés des républicains pour tenter de stopper le fascisme. L'Italie et l'Allemagne ont très vite choisi leur camp. Dès la fin juillet 1936, elles apportent une aide massive, en hommes et en matériel, au général Franco, lui permettant de remporter ses premières victoires militaires. Les démocraties occidentales, en revanche, n'aident pas la République. Pas même la France, où gouverne pourtant également un Front populaire issu des élections de mai 1936. Léon Blum, président du conseil, se contente d'apporter une aide secrète réduite, et fait adopter par l'Europe, avec le soutien actif du Royaume-Uni, le principe d'une " non-intervention ", systématiquement bafoué par l'Italie et l'Allemagne.

Seule l'Union soviétique consentira à vendre des armes, en quantité limitée, à la République, ce qui va se traduire peu à peu, sur le terrain, par une plus grande influence des communistes. La guerre donna lieu à des crimes de masse et à des atrocités qui émurent le monde. Dans le camp républicain, au cours des semaines qui suivirent l'insurrection militaire, des milices se livrèrent à de nombreux assassinats de prêtres, de religieux et de personnes hâtivement qualifiées de " bourgeoises " ou de " fascistes " ; ces crimes inexcusables ne furent jamais le fait des autorités légitimes. En revanche, dans le camp franquiste, une politique officielle de terreur de masse destinée à effrayer les populations civiles fut mise sur pied ; les premiers grands massacres eurent lieu dès 1936 lors de la prise de Malaga, puis de la prise de Badajoz, où des centaines de personnes furent fusillées dans les arènes.

L'engagement des intellectuels AIDÉS notamment par les phalangistes, les franquistes pratiquèrent dans les territoires qu'ils contrôlaient une féroce épuration politique. Tous les partisans du Front populaire, ainsi que les anarchistes, les francs-maçons, les libres penseurs, les intellectuels de gauche et les athées, étaient incarcérés, souvent torturés, parfois fusillés. " Pour sauver l'Espagne, déclara le général Franco, je ferais fusiller la moitié de la population s'il le fallait. " Ses partisans avaient déjà fusillé le plus grand poète espagnol, auteur de Noces de sang, Federico Garcia Lorca, dont la mort consterna le monde. Même des auteurs catholiques comme Georges Bernanos ou François Mauriac dénoncèrent ces crimes que rien ne justifiait. Comme rien ne justifiait la destruction du paisible village basque de Guernica, rasé par les avions allemands de la légion Condor, le 26 avril 1937. Venus de partout, des écrivains, des artistes, des cinéastes apportèrent leur soutien à la République. D'André Malraux à Ernest Hemingway, de John Dos Passos à Wystan H. Auden, d'Arthur Koestler à George Orwell, d'Alejo Carpentier à Pablo Neruda, de Joris Ivens à Roman Karmen, des dizaines d'intellectuels allèrent en Espagne pour crier : " No pasaran ! " (ils ne passeront pas) et soutenir la " cause sacrée de la justice " qu'incarnait à leurs yeux la République. Aidés par l'Allemagne et l'Italie, les franquistes ne pouvaient que l'emporter militairement sur une République que les démocraties européennes avaient lâchement abandonnée.

La défaite militaire ne changea rien aux convictions des démocrates. Le philosophe espagnol Miguel de Unamuno, auteur du Sentiment tragique de la vie, l'avait dit devant le général Millan Astray (dont le cri de guerre était : " Vive la mort ! ") dès juillet 1936 : " Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas. "

IGNACIO RAMONET


(1) Cf. Un autre futur. L'Espagne rouge et noire, un film de Richard Prost, 1995.
LE MONDE DIPLOMATIQUE - FÉVRIER 1996 - Pages 26 et 27
http://www.monde-diplomatique.fr/md/1996/02/RAMONET/2354.html 
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