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Espagne au Coeur
Histoire des républicains espagnols : parler juste
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« Une guerre civile qui a opposé les nationalistes aux républicains » voilà ce qu’on transmet généralement aux élèves quand on leur parle, en quelques phrases ou en quelques lignes, du conflit qui a embrasé l’Espagne entre 1936 et 1939. Ce qu’on transmet aux adultes est souvent de la même veine : voyez livres, journaux et télés.

Pourtant : « guerre civile », « nationalistes », est-ce que ces mots expriment bien l’essentiel ? Est-ce que ces mots caractérisent bien ce que ce que fut la guerre de 1936, ce qu’étaient et restent les franquistes ?

Quand on sait le rôle déterminant que jouèrent les troupes allemandes, italiennes, portugaises et marocaines, il n’est pas sérieux de réduire la guerre à une querelle entre Espagnols. Pour une très large part, ce fut une guerre contre le fascisme européen coalisé. Le programme des généraux soulevés contre la République n’était pas un programme nationaliste mais un programme totalitaire proche du nazisme allemand et du fascisme italien.

Bien sûr il convient de toujours compléter (étendre, approfondir, structurer, ajuster) la connaissance collective appelée Histoire. Simultanément, il convient d’exprimer mieux l’essentiel. Partager la culture exige de meilleures synthèses : mieux fondées et décantées. Dans les écoles, pour la jeunesse, pour beaucoup de gens, l’essentiel de l’Histoire doit être exprimé et transmis en peu de mots. Peu de mots, mais le mieux médités possible.

Car, comme disait Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ».

A l’incorrecte appellation « nationalistes » on peut rationnellement substituer : « fascistes ». A l’impropre expression « guerre civile » on peut rationnellement substituer : « guerre antifasciste » voire « guerre antifasciste européenne ». On peut aussi employer des désignations moins riches d’informations mais pertinentes comme, par exemple : « antirépublicains » et « guerre de 1936-1939 ».

Vient ensuite une deuxième question : comment les dénominations déformantes de « guerre civile » et « nationalistes » se sont-elles imposées ? Le dernier président de la République espagnole avant l’exil, Manuel Azaña, disait : « La Historia, la escriben los vencedores » (l’Histoire, elle est écrite par les vainqueurs).

Effectivement, les appellations précédentes ne sont pas que déformantes, elles sont partiales : elles ont été imposées par les partisans des factieux. Ils tenaient à se présenter comme « nacionales » (nationaux ; puis par glissement : nationalistes). En ânonnant « guerre civile » ils tenaient à masquer le caractère international de la guerre. En Espagne, pendant 40 ans la grille de lecture des fascistes, artisans et bénéficiaires de la guerre, a été la seule manière de raconter l’Histoire.

En Espagne d’accord, mais en France ? C’est sans doute que l’Histoire n’est pas écrite que par les vainqueurs : elle est écrite aussi par ceux qui aident les vainqueurs et par ceux qui les supportent sans broncher. De toute évidence, les partisans de la « Non Intervention » de 1936-39, et les partisans de la Deuxième Non Intervention de 1944-46 (celle qui n’ose pas dire son nom mais qu’il convient d’analyser au grand jour) ont joué un grand rôle pour tenter de réduire abusivement la guerre d’Espagne à ses aspects fratricides et faire passer Franco pour un patriote. Dans ce contexte idéologique contraignant, le suivisme acritique de certains intellectuels a fait le reste. Il est temps de parler juste.

Henri FARRENY
Professeur des Universités, retraité
Article publié dans le quotidien La Marseillaise du 7 mai 2011