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Les trois frères
Données recueillies auprès de témoins et des membres de la famille par Rafael Andia

Quand le 18 juillet 1936 éclata en Espagne ce qui constitue le vrai début de la 2e Guerre Mondiale, des quatre frères Domínguez Flores, trois s’engagèrent immédiatement pour défendre la Seconde République. Le quatrième, Epifanio Domínguez Flores, jeune marié, préféra rester au village.

I

Epifanio Domínguez Flores en 1936 tenait une épicerie sur la Place de l'Hôtel de Ville de San Martín del Pimpollar (Avila).

Et il avait également l'habitude d'y chanter, en s'accompagnant à la guitare, en semi-professionnel du flamenco qu'il était.

Epifanio (carta)

Au tout début de la guerre (Avila avait été immédiatement dans le camp des rebelles), un certain Dionisio Jimenez se présenta à la Garde Civile en disant que Epifani était un "rouge". Aucune autre charge n'était retenue contre lui. Il était notoire, que Jimenez avait fait une liste noire de beaucoup de noms de "rouges", comme le secrétaire de Mairie du village et d'autres.

Alors la Garde Civile se mit à sa recherche et rencontra un certain Bartolo qui indiqua aux gardes la maison. Il fut arrêté.

Et ils l'emmenèrent, comme les autres, sur la route du Parador de Gredos.

Il savait qu'il y avait déjà beaucoup de fusillés enterrés dans la campagne, alors il décida de fuir désespérément. Dans sa course il reçut une balle dans la cheville, mais la blessure n'était pas très grave. Il réussi à s'échapper et à rejoindre le village. Il se cacha un temps dans la casilla (une dépendance de la famille où l'on gardait les vaches et les juments), puis, comme cet endroit n'était pas sûr (il y avait danger d'être vu), dans la campagne entre deux rochers. Sa mère lui apportait à manger l'après-midi simulant de vaquer à une prairie qu'elle possédait là-bas.

Plus tard, Epifanio Domínguez Flores vint se cacher dans le moulin qui appartenait aussi à la famille.

Mais Vicenta, sa femme, jeune mariée, prit l'habitude d'aller au moulin pour voir son mari, et certaines personnes commencèrent à soupçonner quelque chose en la voyant aller et venir, seule et très arrangée. En outre, un jour, la sœur de Dionisio Jimenez, la "Petra", aperçut Epifanio se penchant à une fenêtre du moulin.

De suite, la "Petra" alla le dénoncer. Cette même nuit, le 12 octobre 1936, Nicolas Sánchez alla chercher la Garde Civile. Et le mardi 13, les gardes se placèrent en embuscade autour du moulin pour qu'il ne puisse leur échapper. Il fut pris et l'un d'eux dit qu'il fallait aller chercher son père, Jorge Domínguez Alonso, pour le tuer aussi, mais un autre dit de le laisser.

Epifanio fut emmené à la mairie et on lui dit qu'il serait fusillé sans procès. Il dit à sa femme d'aller chercher un mouchoir car il saignait. Mais elle n'eut pas le temps, et quand elle revint, ils l'avaient déjà emmené menotté. Dans un virage de la route à la sortie du village il fut fusillé et abandonné là dans le fossé.

Des bergers qui passaient par là l'ont dépouillé de sa ceinture et de quelque autre vêtement.

Epifanio Dominguez

Autour du corps abandonné, des oiseaux et autres animaux nuisibles ont commencé à venir. Le père d'Epifanio dut aller le couvrir avec des pierres.

On n'a jamais su qui l'avait enterré, ni en quel lieu exact du fossé, mais on suppose que c'est du côté droit de la route à l'entrée du village en venant de la Venta de Rasca. Lorsque des dizaines d'années plus tard la route fut élargie, on dit à la famille qu'aucun reste humain n'avait été retrouvé.

Le lendemain, le 14 octobre 1936  un certain "Culitos" se présenta à sa maison et saisit les quelques biens appartenant à Epifanio Domínguez Flores en présence de sa veuve : un service à café, un lavabo et sa guitare.

Cette guitare est venue plus tard aux mains de Querubín, le fils de "Culitos". Quelque temps après, le cousin Justo Jimenez, l'a vue dans les mains d'un certain "El Angelillo" et a osé lui réclamer. Mais celui-ci a répondu qu'il ne la rendrait qu'au propriétaire du moment et pas à Justo. Le juge "Tío Pollero" dut intervenir et lui ordonna de la rendre. Elle fut la première guitare de Rafael Andia et revint à la famille Domínguez vers 1960 comme souvenir.

Le quatrième frère de Epifanio Domínguez Flores, Sérvulo, raconte que ce même jour du 14 octobre un des gardes civils se vantait :

"Eh bien, hier nous en avons eu un chouette !"

Et que après qu'il fut fusillé, ils lui donnaient des coups de pied dans la tête en disant :

"Allez ! Chante-nous quelque chose maintenant !"

Vicenta, veuve de Epifanio Domínguez Flores et jeune mariée, disparut, on a dit qu'elle était partie pour l'Amérique.

Rafael Andia tocando con la guitarra de Epifanio Dominguez

Rafael Andia (auteur de ce texte) jouant la guitare de Epifanio Domínguez Flores vers 1960

II

Epifanio Domínguez Flores était très bon et sympathique, il ne se mêlait de rien; on ne pouvait pas en dire autant de l’autre frère, Eleuterio. Celui ci avait mauvais caractère.

Eleuterio Domínguez Flores fit la guerre à Madrid dans la compagnie des Comuneros de Castille avec d’autres jeunes volontaires du village de San Martín del Pimpollar situé en Castille-la-vieille.

EleuterioDominguez

Eleuterio Domínguez Flores au front de Madrid (avec la casquette militaire)

Il fut tué en 1938 dans la fameuse défense de Madrid à la Cité Universitaire où il se trouvait dans une tranchée.

Ses compagnons l’avaient prévenu qu’il ne devait pas passer devant la meurtrière de la tranchée, car d’autres avaient déjà été tués par les tireurs d’élite embusqués en face.

Il reçut un tir en plein cœur. On raconte qu’il n’eut que le temps de soupirer :

"¡Madre mía!"

Il est enterré à Madrid.

III
Enrique Domínguez Flores (né le 15 juillet 1905) avait fait son service militaire au Maroc espagnol comme boucher.
Enrique y Epifanio Dominguez
 
Enrique Domínguez Flores, de retour de Melilla, avec Epifanio

Au début de la Guerre d’Espagne, il s’incorpora aux combats de Madrid. Là il reçut une balle dans la cuisse et il fut amené à un hôpital à Valencia.

Il retourna au combat quand il fut guéri. Quand il rentra au village après la guerre il se trouva accusé d’avoir tué un homme connu sous le nom de el Rasca. Celui ci fut effectivement trouvé mort pendant la guerre.

Les filles du Rasca, aguichèrent les Guardias Civiles, et dénoncèrent Enrique, qui était le seul de la fratrie des Domínguez Flores vivant au village, deux étant morts et le quatrième frère établi à Guadalajara après la guerre :

"¿Vous les Gardes Civils, vous êtes des hommes ? Même pas capables d’aller arrêter ce type?".

Ils l’arrêtèrent et l’emmenèrent à la caserne de la  Guardia Civil à Navarredonda. En sortant du village  ils tiraient en l’air pour faire simulacre de l’avoir fusillé, afin que son père et sa mère qui suivaient à quelque distance croient qu’ils l’avaient tué comme l’avait été son frère Epifanio.

A la caserne il fut frappé et torturé; il était tuméfié des pieds à la tète et il avoua. Il fut ramené au village et en route pour la prison d’Avila, la capitale de province, le jour même de la fête dite de La Santa, Sainte Thérèse d’Avila.

Avila

Avila, l’Arc dit «de la prison»

La sœur d’Enrique Domínguez Flores, Emiliana, lui trouva un avocat. Celui-ci incita Enrique à dire qu’il avait avoué sous la torture. Il lui dit également d’affirmer n’avoir pas été au front mais dans les cuisines pendant la défense de Madrid.

On ne sut jamais réellement qui avait tué el Rasca. Enrique fut condamné à deux ans de prison. Il mourut à 50 ans le jour anniversaire de la proclamation de cette République pour laquelle il avait lutté, le 14 avril 1955 à cause de problèmes artériels au cerveau.

On a longtemps attribué ce décès aux coups reçus en prison mais sans qu’on puisse en être certains. Il est enterré au vieux cimetière de son village de San Martín del Pimpollar.

Enrique Dominguez

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