Espagne au Coeur
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Héctor Prieto

MARCELINA

Je suis né de la guerre, niño de la guerra, j’ai vécu l’isolement et la prison avant de voir le jour.

Mon père, je l’ai peu connu, mais je sais que c’est pour lui que nous sommes venus à Decazeville.

Mon père, il s’était fait tout seul.

Républicain de cœur, syndicaliste engagé, socialiste anticlérical, il était mineur de profession.

Fervent militant du PSOE, à l’origine des premières coopératives ouvrières sous la République, il devint par la suite député de la province de Léon.


Tout ça c’était avant moi.

Né en 1899 à Valencia de don Juan (Léon), il rencontre Marcelina, de Bembibre del Bierzo, où ils se marient et s’installent.

Naissent quatre enfants.

L’un d’eux mourra dans sa toute petite enfance.

La vie.

Puis la guerre. Et la prise de la province par les phalangistes.


Marcelina Mon père disparaît. Il est connu. Ses convictions le sont aussi. Il est dangereux. Rouge. Donc indésirable. Il faut le neutraliser, l’éliminer, le supprimer. Le retrouver d’abord. Chasse à l’homme. Difficile et vaine. Et surgit dans l’esprit pervers l’idée infâme. Enfermer l’épouse pour qu’elle avoue la cache de Zenón. Marcelina est enceinte. C’est moi qu’elle porte. L’isoler. L’enfermer jusqu’à ce qu’elle parle. Les enfants, le plus grand a six ans, répartis dans la famille. Il faut qu’elle parle. Qu’est-ce qu’on lui a fait ? Je ne sais pas. Elle n’en a jamais parlé, je ne lui ai rien demandé. Jamais. Aujourd’hui je regrette. Elle ne dit rien. Deux mois d’enfermement avec d’autres hommes d’autres femmes sous la menace de la mort. Pour certains el paseo, el paredón.

On la relâche.

Pourquoi ?

Je nais quelques jours après.



Marcelina y Zenon Bien des années plus tard, l’été 73, je m’en souviens, je suis allé à Bembibre. Vacances, comme un besoin, un devoir, le souvenir… Tous se rappelaient et me parlaient de Zénon. Zénon mon père.

Par hasard, dans un bar, j’ai rencontré un vieillard - à mon âge alors, tous les vieux me semblaient très vieux - et devant un verre, il a parlé. A raconté.

Je n’oublierai jamais. Grand ami de mon père sous la République, garde civil pendant la guerre, sachant notre maison sous surveillance, il avait imaginé un stratagème pour que mon père puisse venir nous voir sans risque. Cape boutonnée signifiait danger ! Cape ouverte, c’était bon. On a trinqué.

Peut-être le vieil homme, le garde civil, l’ami, lui avait-il sauvé la vie autrefois


39. La guerre finie, la guerre perdue, Zenón fuit le pays, se retrouve à Decazeville où quelques camarades l’ont précédé. Leoneses et palentinos de Barruelo. Il y a Merayo, Luis, Juan et les autres… Lui trouvent du travail à la mine.

Une autre vie.


Hiver 1942. Bembibre del Bierzo. Ma mère décide de rejoindre notre père. À Decazeville. Contrariant toute une famille dans le désarroi et l’angoisse et la peur. Sa mère d’ailleurs, elle ne la reverrait plus. Voyage de l’espoir sans doute. Aventure insensée peut-être. La mère et les enfants à la reconquête du foyer. La femme seule et quatre gosses. Nous étions Marcelina, Antonio, Zenón , Delia et Héctor. Nous avions trente-six, douze, dix, sept et cinq ans. Elle était Amour et Témérité.

Elle s’appelait Obstination.


Le train. Le long voyage. La frontière catalane.

Les passeurs, des gitans, qui nous font traverser. Sentiers sans tricornes ni police française.

L’hiver. Il fait froid, la neige, la peur de la nuit, la peur des gitans. Ils ne parlent pas et nous nous taisons et, dans le chemin inconnu, toujours la femme seule et ses gamins que tenaille la faim, qui ne peuvent pas suivre. Ma sœur et moi, à tour de rôle, les gitans nous portent sur le dos. Je me rappelle. El miedo. La halte dans une cabane, puis de nouveau, des kilomètres de marche jusqu’à la France. Les gitans nous abandonnent. " Ya estáis en Francia ¡¡¡ Suerte !!!

Il allait nous en falloir de la chance.


MarcelinaJe crois que c’était près d’un village qui devait s’appeler Palau del Vidre. Je crois. C’est si loin. Comme un brouillard. Nous nous sommes mis en quête d’une boulangerie. Exténués. La faim. Et la boulangerie ! Nous courons. Deux gendarmes stoppent notre course et notre joie.

Mon frère se rappelle ma mère, prise de panique, à leurs pieds, les suppliant de nous laisser aller. Mon frère en parle encore. Je ne sais pas ce qu’ils ont compris. Ont-ils eu pitié ? Toujours est-il qu’ils nous ont laissé filer, nous menaçant de " camp ", Argelès peut-être... Je ne sais pas non plus ce que ma mère a pu saisir de la menace.

Moi je n’ai pas de souvenir…

Il paraît que, la peur dissipée, nous nous sommes précipités dans la boulangerie où nous avons dévoré notre premier pain français.

Il paraît que la boulangère, ayant appris notre histoire et nos projets, s’est occupée de nous. Il paraît qu’elle nous a hébergés, procuré les billets de train et oublié de rendre le reste du pécule que ma mère lui avait confié.


Decazeville. Enfin. Et la chaleur des amis de Bembibre qui nous accueillent, là-haut, sous le porche place Decazes et nous redonnent espoir.

Decazeville, pour nous, pour notre mère surtout, c’était les retrouvailles, la réunion de la famille, la paix, le bonheur.

Combien nous étions loin de tout cela !

Decazeville ne serait qu’une étape dans la longue marche, une étape dans une galère qui n’en finissait pas. Une épreuve, après les autres.


À notre arrivée Zenón nous attendait à Tinel. L’hôpital. Une blessure à la jambe, une plaie non soignée ou mal soignée. Je n’en sais rien et peu m’importe. Je ne connaissais pas mon père, je découvrais un invalide dans une chambre d’hôpital.

Ma mère ? Chargée de ce qu’elle aimait le plus, ses petits, à la rue, sans logement, sans un sou, sans mari,…

Mon père ? On l’amputa une première fois. Il avait besoin de sa femme, elle eut recours à la gentillesse de María qui s’occupa de nous.

Et les gendarmes ! Ils arrivèrent chez Amor. Ils vinrent à l’école, nous expédièrent au camp de Rivesaltes.

Un an pendant lequel ma mère travailla pour des horticulteurs, cueillait des fruits, amassait quelques sous, envoyait des colis à mon père.

Puis le camp de Gurs.

Ma mère rêvait de Decazeville, pensait à son mari.

On l’avait amputé une nouvelle fois.


Le retour. À la maison. Cette fois nous attendait un superbe une-pièce sis dans le quartier résidentiel de Cantagrel avec de magnifiques volets rouges. Comme je m’en souviens ! le top !, et la rampe !.. un superbe une-pièce où la table ne servait à rien, nous n’avions rien à manger.


Mon père à l’hôpital.

Les gendarmes reviennent.

Une convocation au nom de ma mère, auprès du Tribunal de Rodez.

Un mois de prison. Ferme et immédiat. Passage illégal de la frontière. Des clandestins. Des sans-papiers. Des sans-rien. Pourquoi ? Une dénonciation ? Une vengeance ? Qui ? Les haines politiques étaient violentes alors ? Pourquoi ? Je n’y comprends toujours rien. Ne veux pas comprendre.

Les enfants ? Seuls. Habitués à nous débrouiller seuls, plus seuls que seuls, aidés par des amis du parti socialiste. L’exil est aussi terrain de fraternité. La solidarité des humbles.

Le retour de la mère. Du travail. Enfin ! À la mine. Le criblage et le père à l’hôpital.

Et le déménagement vers les baraquements de Lacaze basse.


Trois ans de lutte. Se battre, travailler, courir d’une épicerie à l’autre, quêtant non une aumône mais un sursis, l’ardoise, une compréhension, la course avant le départ au travail, les courses vers l’hôpital. C’est loin Tinel. Mon père s’y mourait. " ¡ Fuera ! " criait-il au prêtre qui passait le voir. Le mal lui rongeait la jambe, lui bouffait la vie, nous bouffait la nôtre. Ma mère, partout avec chacun, jamais avec tous. Une vie qui n’en était pas.

Et mon père mourut.

En 1945.

Il avait quarante-six ans.

Je ne l’ai pas connu…


Je me souviendrai toujours de ce matin du 11 novembre où, les yeux gonflés de fatigue et de larmes ELLE nous a annoncé la mort, à l’aube d’une journée historique pour les Français.

Dans le local sinistre qu’était alors la morgue de l’hôpital Tinel reposait le corps brisé de notre père qui, par la bêtise des hommes, n’avait pu être notre papa.

Après un baiser sur son front glacé, nous nous sommes serrés glacés aussi et sans larmes autour d’ELLE qui avait tant besoin d’amour, ELLE qui avait cru et tant espéré.


Ma mère devint autre. Elle aurait aimé vivre car elle aimait la vie. Elle prit le noir, travailla, et encore, et ne sortit plus. Seule chez elle, toujours seule.

Mon père comme il a dû nous manquer !

Nos études ne s’éternisèrent pas.

Marcelina retourna en Espagne en 58. Comme un pèlerinage.


Elle est morte à Decazeville. 1985. Elle avait soixante-dix-neuf ans. Usée, détruite et pourtant si forte.

J’aime Decazeville. Comme j’y ai souffert !


Marcelina, ma mère, avez-vous fait le bon choix ?

HectorRaquel Arto Lagarrigue :
«Héctor Prieto est venu un jour vers moi, il est aussi membre de l'association de Decazeville, nous ne nous connaissions pas mais il m'a dit qi'il était tombé sur votre site, y avait passé des heures à lire essentiellement des témoignages et avait réalisé, à plus de soixante ans que, lui, n'avait jamais eu envie de parler ni à plus forte raison d'écrire. Alors il avait écrit, un peu, sur sa mère car il pensait qu'elle valait bien celle des autres et qu'il voulait le dire lui aussi. Il m'a demandé si j'acceptais de corriger son brouillon (je lui ai même fait un petit livret illustré qui l'a ému). À sa demande je vous en envoie donc le texte.» (Courrier reçu le 17 novembre 2005)
Merci Hector, merci Raquel !
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